La créativité a-t-elle un genre ?

Quand Nancy Coover Andreasen, psychiatre et neuroscientifique, termina son discours sur la scène du « Aspen Ideas Festival », les plus grands étaient déjà apparus sur son power point : Hemingway, Beethoven, Kurt Cobain… Elle venait de dévoiler « les secrets du cerveau créatif ». Nous y apprenons par exemple que la créativité peut être définie par un poème de William Blake :

« Voir le monde dans un grain de sable

Et le paradis dans une fleur sauvage

Tenir l’infini dans le creux de sa main

Et l’éternité dans une heure. »

Nous apprenons également qu’il existe un lien entre créativité et maladies mentales. Si le lien est évident, la relation de causalité l’est beaucoup moins. La chercheuse se demande ainsi si les maladies mentales facilitent les dons, ou au contraire, si ces maladies ont compromis la créativité du génie. Une troisième voie n’est évidemment pas négligée : la relation entre maladies mentales et créativité est bien plus complexe qu’une relation de causalité.

Ce qui est incroyable, c’est tout de même l’absence de femmes citées comme « génie » ou simplement comme « créative ». Elle-même diagnostiquée de « génie » lors d’un test QI quand elle était enfant, elle se pose la question : « La moitié des êtres humains sont des femmes, mais nous avons eu si peu de femmes reconnues pour leur génie. Combien ont été retenues par des influences sociétales, semblables à celles que j’ai rencontrées et osées ignorer ? »

Margaret Mead, l’anthropologue américaine propose trois hypothèses dans Redbook Magazine :

–       « Les hommes sont intrinsèquement plus créatifs dans tous les domaines. » LOL.

–       « Si ce n’était pas pour un plus grand attrait de créer et de chérir de jeunes êtres humains, les femmes seraient aussi créatives que les hommes. » Hello, le complot utero-féminin.

–       « Certaines formes de créativité sont plus agréables à un sexe que l’autre et les grands actes créatifs viendront donc d’un seul sexe dans un domaine donné. »

Mead précise que « lorsque les femmes travaillent dans un domaine créatif, même si celui-ci leur convient, elles doivent généralement travailler dans des formats créés par les hommes, ou lutter pour développer de nouveaux formats. Jusqu’à ce que nous ayons un système éducatif qui permette à suffisamment de femmes de travailler dans n’importe quel domaine: la musique, les mathématiques, la peinture, la littérature, la biologie etc., de sorte que des formats adaptés de manière égale aux deux sexes soient développées, nous ne devrions pas tester cette troisième possibilité.

Il existe donc des formats qui conviennent mieux à un sexe plutôt qu’un autre. Est-ce tout ? Le peu de femmes dites « créatives » ou qualifiées de « génies » dans nos livres d’Histoire tient également au « mythe de la fragilité féminine » raconté par Barbara Ehrenreich et Deirdre English dans Fragiles ou Contagieuses (Cambourakis). « En tant que businessman, le médecin avait un intérêt direct à ce que les femmes aient un rôle social qui les encourage à être malades ; en tant que médecin, il se devait de trouver les origines de ces maux. C’est pourquoi, en tant que « scientifique, il proposait au final des théories médicales qui permettaient en réalité de justifier les rôles sociaux attribués aux femmes ». « Ils reliaient les troubles féminins soit à la « défectuosité » naturelle des femmes, soit à la pratique d’une activité qui n’était pas considérée comme un passe-temps « féminin » inoffensif – en particulier l’activité sexuelle, sportive et mentale ». Par ailleurs, la théorie de la « conservation d’énergie » a été dévastatrice pour tout tentative de faire valoir sa créativité : « la reproduction étant le but suprême de l’existence des femmes, elle devaient, d’après les médecins, conserver leur énergie en elles, autour de l’utérus » (satané complot utéro-féminin, le revoilà) « On préconisait de limiter, voire de mettre un terme à toute autre activité durant les périodes de dépense d’énergie sexuelle. Au début de la menstruation, on indiquait aux femmes de rester couchées et de se reposer (…). Pour son bien, la femme enceinte devait rester allongée au calme autant que possible. A la ménopause, on conseillait souvent aux femmes de s’aliter à nouveau. » Et puis, pour être bien sûr que les femmes ne se rebellent pas, les médecins ont tout simplement affirmé que l’éducation allait tuer leurs utérus : « les médecins et les pédagogues ont rapidement conclu que l’éducation supérieure pouvait être dangereuse pour la santé des femmes. Une croissance cérébrale trop soutenue, avertissaient-ils, atrophierait l’utérus».

Des infos qui nous font déculpabiliser.

Des femmes qui nous inspirent.

TOUS LES MERCREDIS DANS VOTRE BOÎTE MAIL

Share This