Se réapproprier sa narration par l’action
Interview Sarah Zouak

Les Glorieuses : Comment as-tu eu l’idée de réaliser le Women SenseTour – in Muslim Countries ?

La série documentaire Women SenseTour – in Muslim Countries a débuté par une véritable quête personnelle, un besoin viscéral de me battre contre ce récit unique que l’on ne cesse d’entendre sur les femmes musulmanes.

Tout au long de ma vie, je n’ai cessé d’être une exception aux yeux des gens. Je ne correspondais pas du tout à l’image qu’ils se faisaient d’une femme musulmane. Il y avait un réel décalage entre la personne que j’étais et la personne qu’ils voulaient que je sois. On s’est ainsi beaucoup étonné de me voir épanouie et bien intégrée, comme si ma religion aurait dû être un obstacle à mon émancipation et m’empêchait d’être libre de mes choix.

J’ai même fini par intérioriser l’idée que ma religion serait forcément, un jour, un obstacle à mon émancipation et que mes différentes identités étaient incompatibles entre elles.

Ce malaise n’a cessé de grandir, grâce aux médias qui représentent constamment les femmes musulmanes comme soumises, oppressées,  victimes et faibles. Des femmes sans aucun libre arbitre et qu’il faudrait forcément libérer. Ces médias, dans lesquels les femmes comme moi sont tout bonnement invisibles !

Mais le déclic s’est fait lorsque j’étais étudiante en Master de relations internationales.

Je faisais à l’époque mon mémoire de recherche sur les féminismes islamiques et à l’annonce de ce sujet à une chercheuse féministe avec laquelle je travaillais, celle-ci m’a expliqué que ce sujet était un non-sens en soi et que l’engagement pour l’émancipation des femmes devait forcément passer par une mise à distance du religieux. Une fois encore, on me faisait comprendre que je devais choisir entre être une femme attachée à ses origines et à sa foi ou être une femme engagée et féministe. On m’expliquait comment je devais mener ma vie en tant que femme musulmane et on me demandait de renier mes convictions pour pouvoir m’émanciper. A croire qu’il n’y a qu’une seul chemin d’émancipation pour les femmes !

Pour moi, c’était la fois de trop. Les préjugés de la part de mon entourage ou des médias, je mettais cela sur le compte de l’ignorance. Mais, à ce moment précis, j’ai réalisé que même des féministes ou des intellectuelles – des personnes qui avaient accès au savoir académique – avaient en fait les mêmes idées préconçues !

Quelques semaines plus tard, je fondais le Women SenseTour – in Muslim Countries.

Avec un sac à dos et une caméra, je suis partie à la rencontre de modèles de femmes musulmanes que l’on ne voit jamais. Des femmes bien loin des clichés habituels. Et mon voyage a débuté dans des pays musulmans, très différents les uns des autres, pourtant fantasmés comme un bloc homogène, surtout quand on aborde la question des droits des femmes. Pendant 5 mois, j’ai sillonné le Maroc, la Tunisie, la Turquie, l’Iran et l’Indonésie à la rencontre de 25 femmes musulmanes plurielles qui allient sereinement leur foi et leur engagement pour l’égalité et l’émancipation des femmes.

Alors que je n’avais jamais touché une caméra, j’ai décidé de faire de ce voyage une série documentaire pour lutter contre les préjugés sur les femmes musulmanes, mais surtout susciter l’inspiration pour que chaque femme devienne actrice de sa propre vie.

Teaser du 1er épisode

Les Glorieuses : Peut-on être musulmane – et plus largement religieuse – et féministe ?

Oui oui et re oui !

Pour beaucoup, être féministe et musulmane semble antinomique et l’association de ces deux mots est encore controversée. Aussi bien par les féministes classiques – qui pensent que l’émancipation des femmes passe forcément par une mise à distance du religieux, que par certain.e.s musulman.e.s qui voient le féminisme comme un concept importé de l’Occident et donc forcément étranger à la culture musulmane.

Une troisième voie s’est pourtant ouverte pour les femmes musulmanes, comme l’indique Asma Lamrabet, l’une des femmes interviewées dans la série documentaire (Episode 1 Maroc) et directrice du CERFI (Centre d’Etudes et de Recherches Féminines en Islam) qui propose d’allier les droits universels – que chacun a le droit de revendiquer – avec un référentiel musulman, revu, relu et re-contextualisé. Il y a aujourd’hui un véritable mouvement de femmes musulmanes à travers le monde qui se réapproprient les textes sacrés et démontrent avec un argumentaire construit que ce n’est pas l’Islam en tant que religion qui opprime les femmes, mais bel et bien la lecture qui en est faite. En tant que femme musulmane, je suis convaincue que les valeurs d’égalité et de justice sociale sont présentes dans les textes sacrés. Il faut maintenant en faire une véritable relecture, remettre en question les lectures patriarcales et produire un savoir nouveau sur l’histoire des femmes musulmanes.

Rencontrer tous ces modèles de femmes musulmanes féministes que l’on ne m’avait jamais montrés m’a permis de véritablement réaliser que je pouvais être moi-même et vivre pleinement et sereinement mes différentes identités sans laisser les autres définir qui je suis.

Ces documentaires que je réalise, c’est un peu les films que j’aurais aimé voir à 12 ans : cela m’aurait permis d’éviter des années de questionnements et de doutes.

Ainsi, mon féminisme est né dans la continuité des nouvelles formes de féminismes (féminismes intersectionels, afroféminismes …) et prend en compte les différentes oppressions dont sont victimes les femmes. En tant que femmes musulmanes, nous sommes victimes d’au moins une double oppression qui n’est pas prise en compte dans le féminisme classique. Nous ne sommes pas seulement victimes de sexisme mais également de racisme du fait de nos origines ou de notre appartenance religieuse ! Un chiffre ? En France en 2015, plus de 80% des victimes d’agressions islamophobes sont des femmes (CCIF). Je m’interroge alors beaucoup sur ces féminismes qui se veulent universels mais qui ne prennent pas en compte nos réalités et nos singularités en tant que femme.

Mon rêve en tant que féministe est donc très simple : que les femmes ne soient plus jugées, discriminées ou violentées du fait de leur genre, origine, appartenance religieuse, orientation sexuelle ou encore du fait de leur physique. Je rêve de vivre dans une société qui n’a pas peur de l’altérité et qui permet à chaque femme de s’épanouir, non pas malgré ses identités, mais grâce à elles.

« La série documentaire a débuté par une véritable quête personnelle, un besoin viscéral de me battre contre ce récit unique que l’on ne cesse d’entendre sur les femmes musulmanes. »

Les Glorieuses : Quelles sont les prochaines étapes de développement du projet ?

Aujourd’hui le premier épisode Maroc (52 min) de la série documentaire WST a été lancé et nous organisons des projections partout sur Paris et en Ile de France.

Et à partir du mois d’octobre, on fait un Tour de France pour présenter le documentaire dans d’autres villes de France.

Nous reprenons le montage des autres épisodes dans quelques semaines et on se concentre aujourd’hui sur l’association qui fait suite à cette folle aventure du WST.

Ainsi, face au manque de contrepoids pour apporter un éclairage différent sur les vécus et expériences des femmes musulmanes, nous avons décidé avec mon amie Justine Devillaine, – qui m’avait accompagné en Iran et en Indonésie et qui co-réalise avec moi les documentaires – de fonder l’association Lallab pour réaliser un rêve très simple : vivre dans une société qui n’a pas peur de l’altérité et qui permet à chaque femme de s’épanouir non pas malgré ses identités multiples, mais grâce à elles.

Nous souhaitons ainsi faire entendre les voix des femmes musulmanes, car elles sont réduites à un silence paradoxal : on ne cesse de parler d’elles, sans jamais leur donner la parole.

Nous voulons faire reconnaître les discriminations spécifiques que subissent les femmes musulmanes qui sont au cœur d’au moins deux oppressions, sexistes et racistes.

Notre combat va bien au-delà des femmes musulmanes, nous souhaitons que chaque personne puisse être non pas ce que l’on souhaite qu’elle soit mais bien ce qu’elle veut être.

Des infos qui nous font déculpabiliser.

Des femmes qui nous inspirent.

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