Quel est le plus bel hommage à la cuisine française ?

Quel est le plus bel hommage à la cuisine française ? Et non, ce n’est pas un chef plusieurs fois étoilé qui mène ses troupes à la baguette. Ce n’est pas non plus une émission télévisée qui prétend remettre la cuisine au goût du jour.

Le plus bel hommage n’est autre que celui de Karen Blixen, auteure danoise (1885-1962) et de son personnage Babette Hersant. Le personnage était cheffe au Café Anglais, restaurant parisien huppé. «  Ce cuisinier, connu dans tout Paris pour le plus grand génie culinaire du siècle était, chose surprenante, une femme. » Elle a fui la France après avoir été arrêtée comme Pétroleuse, terme désignant les femmes qui auraient employé du pétrole pour multiplier les incendies durant la Commune de Paris. Elle trouva refuge auprès de deux soeurs au Danemark dans un petit village luthérien. Plusieurs années se passent avant qu’elle ne gagne à la loterie 10 000 francs et décide d’en consacrer l’intégralité à la confection d’un repas pour les deux soeurs et leurs invités. Elles transgressent quelques coutumes protestantes pour offrir le dîner le plus incroyable que les douze convives auront le plaisir de partager. Au menu : potage de tortue, blinis au caviar et à la crème, cailles en sarcophage au fois gras (et pas celles de Picard) et sauce aux truffes, salade d’endives, fromages, baba au rhum, fruits frais…

Ce qu’on admire chez Babette, c’est qu’elle connait son talent : « Je suis une grande artiste », dit-elle. Et elle l’apprécie : « Jamais je ne serai pauvre. … je suis une grande artiste. Une grande artiste n’est jamais pauvre, Mesdames. Il nous a été accordé un trésor, dont les autres gens ne savent rien. ». Ce qu’on admire également, ce sont ses contradictions. Ses engagements politiques et son attrait pour l’égalité la poussent à s’engager dans la Commune de Paris et contre le public de son art : les princes, les généraux, les barons pour qui elle cuisine au Café Anglais. D’ailleurs, quand les deux soeurs lui demandent pourquoi elle ne rentre pas à Paris, elle répond : « Que voulez-vous que je fasse à Paris ? Ils sont tous morts, je les ai tous perdus, Mesdames. (…) le duc de Morny, le duc Decazes, le prince Narishkine, le général Gallifet, Aurélien Scholl, Paul Daru, la princesse Pauline, tous… » Ce à quoi l’une des soeurs lui répond, déconcertée, « Mais, voyons, tous ceux que vous mentionnez, Babette, ces princes, ces grands seigneurs de Paris, vous les avez combattus vous-même. Vous avez lutté avec les communards. Le général dont vous prononcez le nom a fait fusiller votre mari et votre fils. Comment pouvez-vous pleurer ces gens ? ». Babette répond clairement : « ces gens-là m’appartenaient, ils étaient miens. Ils ont été élevés, ils ont été formés pour comprendre quelle artiste je suis au prix de dépenses plus grandes que vous ne pourrez jamais l’imaginer ou le croire. J’étais en mesure de les rendre heureux. Quand je faisais de mon mieux, je pouvais les rendre parfaitement heureux ». Serait-ce donc à cela qu’on pourrait distinguer une grande artiste ?

Par forcément. Babette est une véritable artiste car malgré l’extravagance des plats, le repas n’est pas le but. Il n’est qu’un prétexte. Cette femme est en train de transformer un dîner au Café Anglais en une sorte d’affaire d’amour, « une affaire d’amour de la catégorie noble et romanesque, qui ne fait pas de distinction entre l’appétit physique et l’appétit spirituel. »

L’engagement féministe de Karen Blixen ne s’arrête pas à ce personnage. Dans une lettre, elle dit que « le ‘féminisme’, … devrait probablement être considéré comme le mouvement le plus significatif du dix-neuvième siècle, et que les bouleversements qu’il a causés sont loin d’être ‘aboutis’ à l’heure actuelle ; Car le féminisme n’a pas atteint son but en permettant aux femmes de devenir avocates, médecins, prêtres, etc. … en faisant de la loi du mariage et le droit d’héritage le même pour les femmes et pour les hommes ; toutes ces choses ne sont que des manifestations d’un mouvement beaucoup plus profond » (Letters from Africa). Ne plus être surpris·e lorsque une femme est cheffe étoilé en fait partie.

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