Maya Angelou, alors activiste et à la tête de la section new-yorkaise de l’organisation de Martin Luther King, est à une soirée. Nous sommes en 1961. Elle n’avait pas forcément envie d’y aller. C’était en semaine, elle était fatiguée et elle culpabilisait une fois de plus de ne pas être la mère qui rentrait chaque soir à 18h pour faire à dîner à son garçon, pourtant déjà grand. Mais elle avait rencontré Vusumzi Make quelques jours plus tôt et elle avait fait mentalement un pacte avec elle-même pour le revoir dès que l’occasion se présenterait. Et son ami John lui avait affirmé qu’il allait prendre la parole lors de cette soirée.

Vusumzi Make était le représentant du congrès Panafricain. Elle avait été surprise par son apparence. Son éloquence lui avait fait croire qu’il serait grand et vieux. C’était tout le contraire. Il faisait 8 cm de moins qu’elle et avait un visage d’enfant.

« Quand Make commença à parler, il était assis, mais vite la passion éleva sa voix et le tira de sa chaise. Lors des procès tenus dans la foulée du massacre de Sharpville, il avait dû répondre à ses accusations de haute trahison. Les Africains – des membres de l’ANC et du PAC ainsi que des personnes n’appartenant ni à l’une ni à l’autre de ces organisations – s’étaient réunis en 1958, inspirés par Martin Luther King et la SCLC, pour protester contre l’oppression à laquelle ils faisaient face dans leur pays. (Make me gratifia alors d’un geste de la tête). » Tant que je serai noire.

C’était la deuxième ou la troisième fois que Maya Angelou entendait parler Make. « Une fois son discours terminé, il nous invita à poser des questions en s’épongeant le visage avec un mouchoir blanc comme un nuage. Là, tout de suite, j’ai eu envie d’être le linge blanc qu’il tenait dans ses mains foncées, de toucher son front, de me blottir dans les commissures de ses lèvres. L’intelligence avait toujours eu sur moi un effet pornographique ».

A ce moment là, Maya Angelou fait écho à l’essayiste et militante américaine Susan Sontag. Dans le tome 2 de ses journaux, « La conscience attelée à la chair », Susan Sontag définit ce qui l’excite : « Qualités qui m’excite : (quelqu’un que j’aime doit en avoir au moins deux ou trois) 1. intelligence; 2. beauté, élégance; 3. douceur ; 4. glamour, célébrité; 5. force; 6. vitalité, enthousiasme sexuel, gaieté, charme; 7. expressivité émotionnelle, la tendresse (verbale, physique), affection « .

Pour Maya Angelou comme pour Susan Sontag, l’intelligence excite. Comment ne pas penser à notre héroïne des temps modernes Phoebe Waller-Bridge ? La protagoniste principale de la série anglaise Fleabag se fait quitter par son mec car elle se masturbe devant les discours d’Obama (le fait que le type était à côté d’elle en train de dormir y est aussi peut-être pour quelque chose).

Qu’entend Susan Sontag par cette « intelligence » qui l’excite tant ? « L’intelligence signifie avoir une sensibilité (articulable, verbalisable) qui, si elle n’est pas vraiment pas vraiment originale, a au moins une signature personnelle. Je peux être ravie par les choses qu’une personne dit. »

La passion de Maya Angelou pour Make est galvanisante. « En fait, je devais m’éloigner de cet homme, qui m’électrisait. Je sentais des étincelles dans mes mamelons et mes oreilles. J’avais des picotements sous les aisselles. J’eus l’impression que le contenu de mon estomac descendait entre mes jambes. Je ne m’étais jamais évanouie, mais à ce moment, j’eus la sensation de sombrer dans un étang aux eaux tièdes, noires et accueillantes. »

La passion de Maya Angelou n’était pas que libératoire. S’en est suivie une période où elle abandonna tout : sa carrière, son pays, ses amis, sa famille. Pour lui. Mais elle était entière. Car elle accepta d’abandonner sa vie pour un cerveau qui la stimulait. Tout en sachant qu’elle se trompait.

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