Ne parlons pas pour elles…

Nous avons rencontré Florie Bavard, une chercheuse passée derrière la caméra pour un très beau projet qui vise à redonner la parole à un groupe de femmes militantes egyptiennes qui vivent et luttent contre l’invisibilisation de leur parole chez elles et dans le monde.

Peux-tu nous présenter le projet Womanhood an Egyptian Kaleidoscope ?

Alors que j’étais étudiante à l’EHESS en Sciences des religions et société, j’ai réalisé un mémoire sur les écritures autobiographiques féminines en Egypte de 1899 jusqu’à aujourd’hui. En résumé, il s’agissait d’une recherche autour du “je” féminin autobiographique en Egypte. C’est au cours de cette recherche que je me suis rendue compte du ras-le-bol ressenti par les actrices locales face aux analyses dont elles font l’objet. Elles sont présentées comme des odalisques passives, comme des victimes à émanciper, ou bien encore depuis la Révolution, comme des rebelles qui seraient modernes, connectées, etc.

Partant de ce constat, j’ai souhaité monter un projet qui puisse mettre en écho la diversité des points de vue, en rendant compte de la subtilité du vécu. C’est là que le webdocumentaire s’est imposé.

womanhood

Quelle a été la méthodologie employée par Womanhood ?

Dans l’optique de ne pas déformer la parole, on a évité tous les mots clichés, tous les mots issus du vocabulaire de l’orientalisme. Pas de “voile”, pas de “mutilation”, en somme tout le champ lexical de la réclusion. A l’inverse, nous avons proposé des termes larges comme “Histoire”, “Attentes”, “Confort”, “Stéréotypes”, “Voix”. A elle ensuite de choisir parmi ces mots et d’en discuter. En effet, il n’y a pas de questions pour ne pas orienter leurs paroles. Ca me paraissait important pour retranscrire la subtilité des propos. A l’issue de ce processus, nous nous sommes retrouvées avec une liste de 75 mots parmi lesquels elles ont choisi ceux dont elles voulaient parler.

Nous avons pu remarquer que chaque génération à ses propres mots et elle n’inclue pas les mêmes réalités dans chacun d’eux. Cela permet de voir transparaître les réalités historiques. Il faut les ancrer dans un contexte historique, social, géographique, personnel pour les rendre moins invisibles. Le mantra du film c’est : “Your film, your Call”. Il se traduit dans la façon de tourner puisqu’au sein des échanges, nous sommes dans un temps long, sans montage, sans coupure, sans maquillage ou lumières imposées.

Comment passe-t-on de chercheuse à réalisatrice ?

Au début j’étais seule et j’ai débarqué avec une petite caméra sans beaucoup de connaissances techniques. Ce qui me semblait important au delà de la belle image, c’étaient ces « ethnographies du particulier » (terme de l’anthropologue Lila Abu-Lughod). L’objectif était en effet d’amasser les récits singuliers sans autre portée que leur valeur. Aucune généralisation, aucun objectif de dresser un portrait de LA femme égyptienne, d’où le titre de kaleidoscope égyptien.

Aucune interpretation n’a sa place dans ce travail dans la mesure où nous sommes à un moment où, en Occident, on parle beaucoup pour elles. Il fallait donner un espace brut, sans couper, sans monter, sans questionner, sans cadrer ce qui nous conforte dans ce qu’on souhaiterait entendre.

Les meilleurs échanges sont souvent ceux où j’ai pris le moins de temps à réfléchir à la lumière et à la technique. Il s’agissait de compenser la qualité technique par la captation de l’essence même de la rencontre.

Comment as-tu rencontré les femmes que tu filmes ?

J’en ai rencontré certaines pendant mon mémoire. Puis, elles m’ont mises en relation avec d’autres. . Toutes les femmes filmées ont fait quelque chose en lien avec le genre et ont été engagées dans l’espace publique égyptien sur la question du genre, et elles connaissent personnellement une autre femme du projet. Ce sont elles qui passent le relais, ce n’est pas moi derrière la caméra qui ai le pouvoir de décider qui a le droit de parler. Le projet n’est révélateur de rien d’autre que d’un cercle social inter-générationnel (les femmes ont entre 20 et 83 ans) rencontré à un instant T. C’est un webdocumentaire construit au fil des amitiés engagées.

Comment le projet Womanhood répond-il au problème de l’invisibilisation des femmes ? Nous sommes face à un double problème d’invisibilisation avec Womanhood. Le premier dans un rapport Orient/Occident : « le féminin arabe/musulman » est envisagé toujours au singulier, enfermé dans un cliché unique où toutes seraient « la même » du Maroc au Pakistan. Notre but est de remplacer cette image par l’humain dans ce qu’il a de plus complexe. Remplacer l’invisible singulier par le visible pluriel. Je voulais m’éloigner du misérabilisme dont l’Occident raffole et cadrer sur les actrices de terrain qui se battent contre leur invisibilité dans leur espace. Elles oeuvrent pour le changement dans leurs sphères. Elles luttent contre une invisibilisation sur de la sphère publique. Cette thématique est au carrefour de tous les domaines :(politiques, social, corporels), cette question de l’accès à la sphère publique, de la sécurité et de la visibilité dans l’espace publique. C’est aussi pour cela que le documentaire sera sous-titré en arabe car il doit être accessible dans le pays des personnes dont on parle, et qui parlent. Ce projet est une réponse au constat selon lequel aujourd’hui on ne perçoit les femmes que par des questions qui les éclipsent. Le voile par exemple, qui rend les gens invisibles- non pas parce qu’il les cache mais bien parce que c’est tout ce que l’on voit d’elles. Les femmes se voient résumées à ce bout de tissu (parce qu’elles le portent ou ne le portent pas), et cela invisibilise leurs voix, leurs regards, leurs perspectives dans toutes leurs complexités.

 

Pour soutenir le projet, c’est par ici

Florie est entourée d’une belle équipe et notamment Anaïs Bourdet à la direction graphique.

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