Avant le retour tonitruant de Nina Simone au festival de jazz de Montreux en 1972, la chanteuse vécut à Paris, seule, dans un appartement insalubre et se produisait chaque soir dans un café miteux pour à peine $300. Rien, comparé aux $20,000 qu’elle recevait habituellement. J’étais si désespérée, raconte-t-elle, et personne ne croyait que c’était vraiment moi qui était là… personne n’est venue me voir. Quelques années plus tôt, Nina Simone était pourtant une véritable icône de la musique américaine. Son premier titre « I Loves You, Porgy » fut un véritable succès. Elle joua au Carnegie Hall, prestigieuse salle de concert new-yorkaise. Elle était reconnue de toutes et de tous. Que s’est-il passé pour qu’elle se retrouve dans ce cabaret devant trois badauds qui ne mesuraient probablement pas l’énormité du talent qui se produisait devant eux ?

Elle a été punie, apprend-on dans le documentaire produit par sa fille, « What Happened Miss Simone ? ».

Elle a été punie pour être devenue une des plus grandes activistes afro-américaines du XXIème siècle. Et l’industrie du disque n’aime pas les voix qui dérangent. Celles qui se font entendre pour libérer.

Mais Nina Simone n’avait pas le choix. Elle voulait que son auditoire adhère à la cause noire autant qu’à sa voix. « Comment peut-on être artiste et ne pas être en phase avec son époque ? J’ai toujours pensé que je bouleversais les gens, mais maintenant je veux davantage et je veux y aller plus délibérément (…). Je veux … Je veux tellement bouleverser les gens que, lorsqu’ils quittent la boîte de nuit où j’ai joué, je veux qu’ils soient en morceaux. »

« Le travail politique est devenu très lourd. Pour moi, nous sommes les plus belles créatures du monde entier, les noirs. Donc, mon travail est de les rendre plus curieux de leurs origines et de leur propre identité et de la fierté de cette identité. C’est pourquoi mes chansons … j’essaie de les faire aussi puissantes que possible, surtout pour les rendre curieux d’eux-mêmes. Nous ne savons rien sur nous-mêmes. »

« Que l’écrivain s’intéresse à la politique, cela va sans dire ». A quelques décennies d’intervalle, on imagine les paroles de Virginia Woolf répondre directement aux détracteurs de Nina Simone. « L’art est le premier luxe dont on se défait dans les époques de tension ; l’artiste est le premier des travailleurs à en souffrir. Mais il dépend de la société sur le plan intellectuel également. La société n’est pas uniquement le payeur mais aussi le commanditaire. Si le commanditaire est trop occupé ou distrait pour exercer sa faculté critique, l’artiste travaillera dans le vide et son art souffrira voire périra d’un manque de compréhension. Et si le commanditaire n’est ni pauvre ni indifférent mais dictatorial – s’il n’achète que des tableaux flattant sa vanité ou servant sa politique – l’artiste sera alors entravé et son travail n’aura plus aucune valeur. »

Contrairement à ce qu’on entend, les artistes n’ont pas le luxe du calme, de l’indifférence au politique. Virginia Woolf continue dans son article « Pourquoi l’artiste suit aujourd’hui la politique » publié dans le Daily Worker, le 14 décembre 1936 : « (…) Il est clair que l’artiste est aussi fortement affecté que les autres citoyens lorsque l’état de la société devient chaotique, même si la perturbation l’affecte différemment. Son atelier est loin d’être un lieu de retraite où il puisse paisiblement contempler sa pomme ou son modèle. Il est assiégé par des voix qui sont toutes perturbantes, les unes pour telle raison, les autres pour telle autre. D’abord il y a la voix qui crie : je ne peux pas te protéger, je ne peux pas te payer. Je suis si tourmenté, si distrait que je ne peux apprécier tes œuvres d’art. Puis il y a la voix qui demande de l’aide : descends de ta tour d’ivoire, quitte ton atelier, crie-t-elle, utilise tes dons de docteur, de professeur et non d’artiste. (…) Et enfin il y a la voix que de nombreux artistes entendent déjà dans d’autres pays et à laquelle ils sont tenus d’obéir – la voix qui proclame que l’artiste est le valet du politique. Tu ne pratiqueras ton art que sous nos ordres, dit-elle. Peignez-nous des tableaux, sculptez-nous des statues qui glorifient notre évangile. Célébrez le fascisme : célébrez le communisme. Prêchez ce que nous vous ordonnons de prêcher. Sinon vous n’existerez pas. »

Existe-t-il un équilibre entre l’art et le politique ? Probablement pas. Car une fois qu’on a goûté à la satisfaction de faire partie d’une cause qui dépasse notre propre voix, on ne peut plus s’arrêter. Et Nina Simone y a goûté. Virginia Woolf aussi.

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