En 2025, les recherches Google pour « aide aux victimes de violences domestiques » ont été multipliées par cinq. Au même moment, la couverture médiatique des violences faites aux femmes a atteint son niveau le plus bas depuis dix ans. D’un côté, quelqu’un cherche de l’aide. De l’autre, les médias ont détourné le regard.
Selon le Global Misogyny News Coverage Tracker, publié pour la première fois cette année par le cabinet AKAS, la couverture en ligne du harcèlement misogyne et des violences faites aux femmes et aux filles ne représentait que 1,6% de l’actualité mondiale entre 2017 et 2025 – tombée à 1,3% en 2025, son plus bas niveau depuis près d’une décennie. L’étude, qui a analysé 1,14 milliard d’articles, a surpris jusqu’à ses propres auteurs par l’ampleur de cette marginalisation. Au-delà du faible volume, les reportages manquent souvent de contexte, de pistes de solutions et de perspectives centrées sur les survivantes.
Quand les hommes parlent à la place des femmes
La couverture a culminé après #MeToo, à 2,2% en 2018, avant de retomber à 1,3% en 2020 – malgré l’explosion des violences domestiques pendant la pandémie. En 2025, ce déclin coïncide avec la montée des mouvements anti-genre et l’influence croissante de la droite, notamment le retour de Donald Trump à la présidence américaine. Même l’affaire Gisèle Pelicot en France n’a pas suffi à inverser la tendance.
Entre 2017 et 2025, les hommes ont été cités près de quatre fois plus souvent que les femmes dans l’actualité en ligne, y compris dans les articles sur les violences de genre (1,5 homme pour chaque femme citée).

Comment les mouvements anti-genre transforment les rédactions
Pour Luba Kassova, autrice du rapport, plusieurs facteurs se combinent : des normes sociales de plus en plus conservatrices et centrées sur les hommes, des coupes budgétaires dans les initiatives féministes, et l’influence grandissante des mouvements anti-égalité de genre.
“Le climat mondial est devenu très ouvertement anti-femmes et anti-diversité de genre, et cela s’infiltre jusque dans le journalisme lui-même”, explique-t-elle.
Pendant que la couverture des violences misogynes diminuait, les mentions de « l’idéologie du genre » ont été multipliées par 42 entre 2020 et 2025, un terme que les mouvements anti-genre ont délibérément mis en avant, selon Kassova. En Europe, le projet RESIST a documenté la promotion active de ce terme par les médias de droite. Un rapport du Forum du Parlement européen pour les droits sexuels et reproductifs estime à 1,18 milliard de dollars les financements alloués à 275 organisations anti-genre en Europe, provenant principalement de pays européens, puis de la Russie et des États-Unis.
Sous la pression financière, les rédactions sabrent dans les équipes spécialisées sur le genre, et la diversité des voix dans les décisions éditoriales recule. “Ceux qui décidaient ce qui constituait une actualité étaient généralement des hommes blancs, de classe moyenne, très éduqués, et nous revenons à ce modèle”, constate Kassova, qui compare les progrès du journalisme sensible au genre à un élastique : “Il faut le maintenir tendu. Dès qu’on le lâche, il revient à sa position initiale.”

Recevez
Les Glorieuses
tous les mercredis
Attaquées en ligne, réduites au silence dans les rédactions
Selon une enquête d’UN Women publiée en mai, 45% des femmes journalistes s’autocensurent en ligne, et 22% le font aussi au travail. Une sur quatre rapporte un diagnostic de dépression ou d’anxiété lié au harcèlement en ligne. Près des trois quarts des femmes journalistes ont déjà subi des violences en ligne, selon l’UNESCO.
Cette spirale du silence a des conséquences concrètes. En Argentine, l’agence de presse publique Télam, où travaillait la journaliste Silvina Molina, l’une des premières rédactrices en chef “genre” d’Amérique latine, a été démantelée sous la présidence de Javier Milei. Sur les 12 rédactrices en chef “genre” actives dans un réseau soutenu par l’ONU en 2021, seulement cinq le sont encore aujourd’hui.

“Ceux qui sont au pouvoir nient les inégalités de genre et les violences fondées sur le genre. La culture médiatique a suivi les politiques gouvernementales”, dit Molina. “L’attaque vous fait taire, vous pousse à quitter les réseaux sociaux, vous fait réfléchir à deux fois avant d’écrire sur les violences de genre, les féminicides, les abus sexuels ou la traite humaine.”
S’ajoute à cela le “shadow banning” : selon une étude du média féministe La Cadera de Eva, 60% des publications sur les violences de genre et 45% de celles sur les droits sexuels et reproductifs subissent une “censure algorithmique”. Plus de 70% des créatrices de contenu interrogées en ont fait l’expérience.
“La modération des géants de la tech est totalement biaisée : elle censure les discussions sur le genre et le féminisme, mais ne censure pas les discours de haine ou les violences de genre en ligne”, dénonce Molina.
Pas de couverture, pas de débat, pas de changement
Selon le Global Media Monitoring Project, les femmes n’apparaissent que dans 26% des articles d’actualité dans le monde. Pour Rachel George (Georgetown Institute for Women, Peace and Security), la liberté de la presse est un indicateur direct de la santé démocratique, et de meilleurs résultats pour les femmes vont de pair avec des démocraties plus stables. Quand les questions de genre sont négligées, cela fragilise “la capacité des citoyens à trouver des recours, à obtenir des solutions politiques efficaces”. À l’inverse, une seule histoire marquante peut suffire à “faire une grande différence”.
Pour Kassova : “Une femme sur neuf dans le monde a subi des violences au cours des 12 derniers mois ; une femme sur trois a été victime de violences sexuelles au cours de sa vie ; six sur dix font face à une forme de violence numérique. Les médias détiennent l’une des clés les plus importantes pour rendre ce problème visible.”
Molina conclut : “Si les femmes sont absentes des médias, il n’y a pas de débat social, et cela mine le dialogue dont nous avons besoin pour construire une meilleure société.”
QUE POUVONS-NOUS FAIRE ?
Dans votre communauté : Mettez en avant le travail des femmes journalistes. Parlez des violences subies par les femmes et les personnes de genres divers, ces problèmes persistent même sans faire la une.
Sur votre lieu de travail : Lancez la discussion sur la sous-représentation des femmes dans les médias. Si vous êtes journaliste, incluez des expert·es femmes et hommes ; à défaut de parité, amplifiez les voix des femmes.
En matière de politique : Cherchez des sources alternatives. Mettez en avant les voix des journalistes et militantes concernées. Abordez votre travail avec un prisme de genre et de droits humains.