Alors que nous assistons à un retour – assez lent je le conçois – à la vie « normale », on s’étonne de se trouver nostalgique du temps où nous n’avions pas à trouver d’excuse pour rester chez soi. Passé la torpeur dans laquelle j’étais immergée les premières semaines, noyée je l’avoue dans beaucoup de vin et beaucoup de Chipster, j’ai réalisé que nous vivions caché. Vivre caché c’est ne pas avoir à s’accommoder des regards extérieurs sur son corps, c’est ne pas appréhender de dire quelque chose qu’il ne fallait pas à un moment inopportun. Vivre caché, c’est vivre heureux n’est-ce pas ?
« Il y a un gars en moi qui veut rester allongé dans son lit, fumer de l’herbe toute la journée et regarder des dessins animés et des vieux films », a un jour écrit Anthony Bourdain. « Toute ma vie a été une série de stratagèmes pour déjouer les plans de ce type. » Comme pour beaucoup de personnes introverties, mon existence a été assez similaire au sentiment que décrit le critique culinaire. S’obliger à sortir de chez soi, à parler à ces personnes qu’on connaît vaguement, à faire rire pour être sûre qu’elles ne s’ennuient pas et parfois tout simplement à sortir de son lit…
C’est pourquoi lorsque la joueuse de tennis japonaise Naomi Osaka, numéro 2 mondiale, a annoncé qu’elle ne participerait pas aux conférences de presse pendant le tournoi de Roland-Garros car les prises de parole en public lui coûtaient trop, j’ai tout de suite compris. Elle est joueuse de tennis de 23 ans, a une personnalité introvertie, elle fait le choix de garder toute son énergie pour gagner des matchs (son métier) et sait qu’elle en perdrait trop, aujourd’hui, à se confronter aux prises de parole publiques.
Jusqu’ici, tout va bien. C’était sans compter l’intervention du président de la Fédération française de tennis (FFT). « Je pense que c’est une erreur phénoménale », a-t-il déclaré après que la joueuse de tennis eut posté le message sur ses réseaux sociaux. Et d’ajouter : « C’est très préjudiciable au sport, au tennis, à elle probablement. Elle heurte le jeu, elle fait du mal au tennis. » Elle. Heurte. Le. Jeu. Elle. Fait. Du. Mal. Au. Tennis. Le président de la FFT ne m’a vraisemblablement jamais vu jouer au tennis. C’est moi qui fais du mal au tennis en rattrapant une balle sur 46. Pas la numéro 2 mondiale.

Pour être championne de tennis, faut-il nécessairement être aimer la scène ? Apparemment oui, si l’on en croit les titres qui ont suivi cette décision. « Naomi Osaka veut snober les médias à Roland-Garros » a par exemple titré L’Équipe (message à la rédaction, on n’est plus en 1999 les gars). Alors que ce n’est pas la première fois que la joueuse parle de son mal-être dans ces conférences. En 2019, lors de la conférence qui a suivi sa défaite à Roland-Garros elle a déclaré « Je suis désolée mais vous n’allez pas me manquer… » peu après avoir avoué retenir sa respiration chaque fois qu’un certain journaliste lui posait des questions.
Osaka a gagné son premier match dimanche. Conformément à sa décision, elle ne s’est pas rendue à la conférence de presse organisée ensuite. Pour cela, elle a reçu une amende 15 000 dollars. Osaka a commenté l’amende en disant qu’elle espérait que l’argent irait à une organisation qui lutte pour la santé mentale. Elle a déclaré forfait le lendemain, lundi. « Je pense que maintenant la meilleure chose pour le tournoi, les autres joueu.r.ses et mon bien-être, c’est que je me retire pour que tout le monde puisse se concentrer sur le tennis qui se déroule à Paris. » Cela paraît ridicule mais c’est pourtant le cas. La Fédération, les médias, ses collègues peut-être, lui ont fait comprendre qu’en choisissant de préserver sa santé mentale, elle détourne le public du sujet principal de ce tournoi, le tennis. Plus encore, elle se retrouve à justifier l’utilisation du terme d’« anxiété sociale ». « Je ne banaliserais jamais la santé mentale ni n’utiliserais ce terme à la légère. La vérité est que j’ai souffert de longs épisodes de dépression depuis l’US Open en 2018 et j’ai eu beaucoup de mal à y faire face. Quiconque me connaît sait que je suis introvertie, et quiconque m’a vu aux tournois remarquera que je porte souvent des écouteurs, car cela atténue mon anxiété sociale. »
Il paraît absurde de justifier des décisions prises pour préserver sa santé mentale. Et pourtant, la joueuse, pour calmer les excités, s’est pliée à l’exercice. « Je ne suis pas une oratrice publique naturelle et je ressens d’énormes vagues d’anxiété avant de parler aux médias du monde entier. Je suis très nerveuse et je trouve cela stressant d’essayer de toujours […] vous donner les meilleures réponses possible. »
Il paraît encore plus absurde de voir le président de la FFT déclarer : « Nous sommes désolés et tristes pour Naomi Osaka. […] Nous restons très attentifs au bien-être de tous les athlètes. » C’est pourtant lui, et avec lui la Fédération, qui a remis en cause la décision de Osaka et qui a balayé son choix d’un revers de main en invoquant le devoir des joueurs et des joueuses à participer aux conférences pour promouvoir le tennis, selon ses mots. Le président de la Fédération se trompe de combat. Il gagnerait pourtant beaucoup à écouter, à mettre en application ces mots de Naomi Osaka : « Je veux juste répandre de la gentillesse et de la positivité. » À bon entendeur pour toutes celles et tous ceux qui veulent que ce retour à la « vie normale » soit un peu moins compliqué pour les introverti.e.s.