« Je sais ce que je fais avec mon travail, et c’est une jolie sensation, que d’avoir créé quelque chose qui n’était pas là avant, et qui est de moi », Tracey Emin
Ana Mendieta n’est pas une victime, elle aurait détesté être présentée comme une victime. Alors qu’elle est à l’université, Ana Mendieta s’expose dans son appartement, déshabillée à partir de la taille, penchée sur une table, du sang (animal) coule sur ses fesses, ses cuisses, ses mollets. Autour d’elle, de la vaisselle cassée, des vêtements ensanglantés. Nous sommes en 1973 et Ana Mendieta réalise Untitled (rape).
Cette installation – elle détestait le mot performance – était une réponse à un viol et meurtre brutal, très médiatisé, d’une autre étudiante de son université, Sara Ann Otten, qui allait devenir infirmière. « Je pense que tout mon travail a été ainsi : une réponse personnelle à une situation… Je ne me vois pas être théorique sur un sujet comme celui-ci. » L’installation a l’effet voulu. En parlant des membres de l’audience, Ana Mendieta dit « tous se sont assis et ont commencé à en parler. Je n’ai pas bougé. Je suis restée dans cette position pendant environ une heure. Cela les a vraiment secoués ».
Ana Mendieta (1948-1985) est une artiste cubaine ayant vécu la majorité de sa vie aux États-Unis. « Je ne suis pas une réalisatrice de films, je ne suis pas une performeuse, je suis une sculpture. » Que ce soit lorsqu’elle se colle une moustache sur le visage, ou quelques années plus tard lorsqu’elle réalise Siluetas et place sa silhouette dans les paysages d’Oaxaca (Mexique) ou Iowa City (où elle était un temps avec sa sœur à leur arrivée aux États-Unis, Ana Mendieta a utilisé son corps très tôt dans son cheminement artistique pour faire état de ses émotions. « Depuis que je fais dialoguer le paysage et le corps féminin (à partir de ma propre silhouette), je suis envahie par le sentiment d’être sortie du ventre de ma mère (la nature). À travers mes sculptures terre/corps je ne fais qu’un avec la terre je deviens une extension de la nature et la nature devient une extension de mon corps. » Que ce soit sa nièce, ou les visiteurs de ses expositions, tous et toutes témoignent de sa présence certaine dans ses œuvres. Pour Helen Molesworth, curatrice et autrice d’un podcast sur Ana Mendieta, son œuvre artistique pourrait se résumer par cette question : « Allez-vous être un témoin ou allez-vous être spectateur ? » Car c’est bien le regardant qui importe pour l’artiste, pas le message, certainement pas le médium. Ses amies l’affirment clairement : l’artiste était une menace pour le patriarcat. En dénonçant les stéréotypes dont les femmes font les frais dans ses œuvres, en refusant de se conformer à ce qu’on attend d’elle, en choisissant la nuance comme méthodologie tout en étant la plus avant-gardiste (les mouvements féministes aux États-Unis étaient balbutiants, les œuvres de Cindy Sherman par exemple, déformant à escient les corps des femmes arrivent une dizaine d’années plus tard), Ana Mendieta était très en avance.

Ana Mendieta, Tree of Life, 1977
Ana Mendieta aurait 75 ans aujourd’hui, si elle n’était pas décédée à l’âge de 36 ans après une chute de trente-quatre étages de la fenêtre de son appartement.
Un suicide pour son mari Carl André qui est décédé il y a quelques jours seulement et dont les hommages se succèdent. Un féminicide pour ses amies. « Elle m’a dit qu’elle faisait de nouvelles œuvres et qu’elle allait arrêter de boire et de fumer parce que les femmes artistes n’étaient reconnues que lorsqu’elles étaient vieilles. Elle a dit qu’elle voulait vivre assez longtemps pour savourer cette reconnaissance », dit B. Ruby Rich, amie de Mendieta et journaliste, au Guardian. « Elle avait des projets pour la suite. Elle était sur le point de divorcer. Une femme qui n’avait peur de rien sauf de l’altitude », entendons-nous dans le podcast de Helen Molesworth, Death of an Artist. Le réseau artistique choisit son camp et parle de « cabale féministe » pour dénoncer l’acharnement de quelques femmes à vouloir inculper Carl André – celui-ci fut acquitté par un jury en 1988, faute de preuves suffisantes. Comme si le féministe, rappelle Helen Molesworth, n’avait jamais été blâmé dans l’Histoire pour faire des agresseurs des victimes et des féministes des méchantes sorcières assoiffées de sang. « La mort d’Ana, rappelle Lucy R. Lippard, n’est qu’une parmi ces millions de morts qui, malgré des décennies de luttes féministes, sont encore passées sous silence. »
Alors que les hommages à Carl André pleuvent, une rétrospective du travail d’Ana Mendieta démarre au Musée d’art contemporain de Castilla y Leon – exposition qui « célèbre la pertinence d’une œuvre contemporaine, politique et vibrante ».
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Si vous êtes intéressée par l’artiste, je vous conseille ce podcast Death of an Artist, cet épisode de The Great Women Artists avec sa nièce, Raquel Cecilia Mendieta. Il y a également son site Internet. Et bien sûr la rétrospective consacrée à l’œuvre de l’artiste.