Une « peinture doit être vivante – lumineuse – contenir sa vie intérieure. » « Elle doit avoir une dimension classique, une paix et une force qui obligent le spectateur à ressentir le silence intérieur que l’on ressent quand on entre dans une cathédrale » (Pistes / Stier, 17 octobre 1946, in Schlesser, Anna-Eva Bergman : vies lumineuses, Gallimard, 2022). La peintre Anna-Eva Bergman est née en Suède en 1909, a une enfance plutôt malheureuse dans laquelle elle n’a jamais vraiment connu son père, est laissée par sa mère à son oncle et sa tante qui la traite toujours moins bien que leurs propres enfants. Elle en souffre. Lorsque sa mère vient la chercher à l’adolescence, elle connaît déjà son appétence pour le dessin et les arts. Elle fait une école d’art, se rend à Paris en 1929, où elle rencontre son premier mari Hans Hartung. Ils créent toujours séparément, s’efforçant toujours d’amener l’autre un plus loin.

Anna-Eva Bergman, N°26-1962 Feu, 1962,  Huile et feuille de métal sur toile, 200 x 200 cm, Fondation Hartung-Bergman © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023, Photographie © Claire Dorn

Quelques années plus tard, Bergman doute, en partie sous l’influence de la mère de Bergman qui ne voit pas dans Hartung le peintre reconnu et applaudi qu’il allait devenir. Bergman et Hartung divorcent. L’un et l’autre se remarient. Ce n’est que des années plus tard qu’ils se recroisent, prétendument par hasard à un vernissage d’exposition, à Paris. « À peine avais-je franchi le seuil du musée que j’aperçus parmi la foule un visage familier. Hans ! C’était Hans ! Nous avons fendu la foule pour nous retrouver, et avec une telle détermination que les gens autour de nous déviaient leur route, formant une sorte de haie d’honneur. Au milieu, il y avait Hans et moi, les yeux embués. » Bergman est divorcée de son second mari, Hartung toujours marié à Roberta, sa deuxième femme. Cette dernière lui dit ensuite « Si tu m’avais quitté pour une autre, j’aurais refusé » (Hans Hartung, Autoportrait, récit recueilli par Monique Lefebvre, Paris, Bernard Grasset, 1976). Bergman se maria deux fois au peintre allemand Hans Hartung, à vingt-huit ans d’intervalle.

« Jamais je n’ai vu de paysages [au Finnmark, en Norvège] invitant davantage à peindre de manière abstraite. Tout paraît n’avoir pas encore été complètement ébauché – la matière n’existe pas – un air étrange – tout s’apparente à une “idée”, même les gens sont arrachés à la réalité. Et au milieu de tout ça, la plus ample des réalités au monde : la ferraille rouillée de la guerre, sur des étendues immenses, semblable à des sculptures mortifères flottant dans la légèreté de l’air » (lettre d’Anna-Eva Bergman à Hans Hartung du 16 septembre 1950, cité in Schlesser, Anna-Eva Bergman : vies lumineuses, Gallimard, 2022).

Anna-Eva Bergman, N°13-1976 Deux Nunataks, 1976, Acrylique et feuille de métal sur toile, 150 x 300 cm, Fondation Hartung-Bergman, © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023, Photographie © Fondation Hartung-Bergman

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On reconnaît dans ces mots les paysages abstraits de la peintre Anna-Eva Bergman, reconnue pour l’utilisation de feuille de métal (or, argent…) qui font de ses œuvres des peintures vivantes, mouvantes… et impossibles à photographier. Sa technique parfaitement maîtrisée est un hommage aux peintres italiens, qui l’influencent largement. Et notamment L’Annonciation de Fra Angelico, vue lors d’un voyage à Florence au couvent San Marco et qui revient souvent dans ses écrits (ibid.).

« Je peins ma conception du monde. J’ai la curieuse impression que lorsque j’écris quelque chose, c’est en quelque sorte sous la dictée, ce qui fait que j’écris souvent des choses que je ne comprends pas, souvent avant longtemps, des mois, des années. Les phrases toutes faites me viennent ainsi et ne me lâchent pas avant d’avoir été écrites – et déchiffrées. Il en est de même, à un plus haut degré, en peinture. Ce que je peins actuellement dépasse de loin mon entendement. C’est comme si c’était pas moi qui peignais, je n’ai qu’à obéir. C’est difficile à définir » (Anna-Eva Bergman, Pistes / Stier, 22 septembre 1949). Le rapport de Bergman à sa peinture est très modeste, et me rappelle les mots de Silvia Baron Supervielle qui se considère comme une passeuse. Il semble qu’elle ne mesure pas son génie au moment où elle produit, comme si elle n’en avait pas le droit.

Anna-Eva Bergman, N°71-1970 Pierres de Castille 1, 1970, Encre de Chine sur papier marouflé sur toile, 64,5 x 49,5 cm, Fondation Hartung-Bergman, © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023, Photographie © Fondation Hartung-Bergman

Avec ses articles, ses lettres, ses classeurs, Anna-Eva Bergman laisse des textes qui sont tout aussi riches que ses peintures et une vision de l’art abstrait très contemporaine. « Chaque image est une expérience », écrit-elle à celui qui allait redevenir son mari, et plus loin : « Je ne crois pas au fait que l’art abstrait ait ses limites, comme beaucoup le prétendent aujourd’hui. Au contraire : le figuratif – c’est l’art matérialiste qui est limité (et extinction possible), alors que l’art abstrait me semble inépuisable. Il me semble que les possibilités sont incalculables, et un grand avenir est certain. […] »

Une rétrospective, Voyage vers l’intérieur, lui est consacrée au Musée d’art moderne de la ville de Paris jusqu’au 16 juillet prochain. Et la fondation Hartung – Bergman à Antibes vient de rouvrir.

François Walch, Anna-Eva Bergman dans son atelier à Antibes
1975, Épreuve gélatino-argentique, 16 x 23,5 cm, Fondation Hartung-Bergman, © François Walch / Adagp, Paris, 2023, © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023

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