« Je ne peux pas laisser dire que notre projet ne protégerait pas les femmes. Au contraire ! » s’exclamait la Première ministre Élisabeth Borne à l’Assemblée nationale, le 24 janvier dernier.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est le mensonge, c’est l’acte de dire expressément quelque chose qu’on sait faux. Ce n’est pas une erreur, ce n’est pas non plus une forme d’ignorance. C’est le mensonge, et ses conséquences.

Ce mardi 24 janvier Élisabeth Borne continue, en réponse à une intervention de la députée Mélanie Thomin, « nous réduisons les inégalités inacceptables entre les femmes et les hommes au moment de la retraite. Nous protégeons les femmes qui ont des carrières incomplètes et hachées, celles qui ont commencé à travailler tôt et celles qui ont des petites pensions. […] Pour les retraité·e·s actuel·le·s, notre projet bénéficie, là encore, davantage aux femmes. J’ajoute qu’elles bénéficieront de meilleures pensions. De fait, la réforme contribuera à réduire l’écart de pension entre les hommes et les femmes ».

Il a été démontré depuis que ces affirmations sont mensongères. Non, le projet de la réforme des retraites ne protège pas les femmes. Oui, la réforme contribuera à accentuer l’écart de pension – déjà insensé. Si aujourd’hui, les pensions de retraite des femmes sont déjà en moyenne 40 % inférieures à celles des hommes, la réforme des retraites va contribuer à accentuer cet écart. Dans cette newsletter, l’économiste Anaïs Henneguelle a souligné que cette réforme allait entraîner une baisse mécanique de leurs pensions si les personnes décidaient de partir à l’âge actuellement prévu. Les femmes devront soit travailler plus longtemps pour continuer à gagner en moyenne 40 % de moins que les hommes soit leurs pensions seront encore plus faibles qu’aujourd’hui.

« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien », a dit la philosophe Hannah Arendt dans un entretien en octobre 1973. Nous sommes d’accord qu’il ne s’agit pas ici de « tout de monde », ni de « tout ». Arendt parlait d’un moment où nous n’aurions plus de presse libre pour mettre en lumière ces mensonges ce qui conduirait, selon la philosophe, à un tapis rouge pour l’instauration d’une dictature. « Ce qui permet à une dictature totalitaire ou à toute autre dictature de gouverner, c’est que les gens ne sont pas informés ; comment pouvez-vous avoir une opinion si vous n’êtes pas informé ? Si tout le monde vous ment toujours, la conséquence n’est pas que vous croyez les mensonges, mais plutôt que personne ne croit plus rien. En effet, les mensonges, de par leur nature même, doivent être changés, et un gouvernement menteur doit constamment réécrire sa propre histoire. À la réception, vous obtenez non seulement un mensonge – un mensonge que vous pourriez continuer pour le reste de vos jours – mais vous obtenez un grand nombre de mensonges, selon la façon dont le vent politique souffle. Et un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut plus se décider. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez alors faire ce que vous voulez ».

Arendt parlait de l’absence de presse libre pour dénoncer les mensonges. On ne peut pas dire que nous n’avons pas de presse libre. Mais que se passe-t-il lorsque la presse n’est plus le médium vers qui on se tourne pour connaître une vérité ? Que se passe-t-il quand « tout le monde » dit « tout » et son contraire ? Que se passe-t-il quand on consomme l’information au milieu de vidéos de chats et de recettes de cuisine ? Et qu’on accorde aux vidéos d’information et aux vidéos de divertissement la même attention passive ?

Le résultat est qu’une opinion peut être présentée (et acceptée) comme un fait et qu’un fait peut être présenté comme une opinion, pour reprendre la pensée de Arendt. « Personne n’a jamais douté de la vérité et la politique sont plutôt en mauvais termes, et personne, à ma connaissance, n’a jamais compté la véracité parmi les vertus politiques », écrit Arendt (Vérité et politique, publié en premier lieu dans The New Yorker, 25 février 1967). « Le résultat d’une substitution cohérente et totale de mensonges à la vérité n’est pas que les mensonges seront maintenant acceptés comme vérité, ni que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel […] se trouve détruit. »

Aussi, le mensonge en politique a des conséquences plus radicales que celles de persuader l’opinion publique des bienfaits d’une réforme. Comme les publicités qui s’enchaînent pour affirmer que tel dentifrice rendra nos dents plus blanches, comme les politiques qui s’enchaînent pour nous convaincre qu’une réforme des retraites permettra de réduire les inégalités économiques entre les femmes et les hommes, le résultat n’est pas que nous croyons davantage les publicités ni les politiques mais que lorsqu’il adviendra une parole sincère, juste, « vraie », nous n’aurons plus les capacités de la reconnaître comme telle.

Vous aimez ce qu’on fait ?

Rejoignez les plus de 100,000 abonné·es et abonnez-vous à la newsletter Les Glorieuses