Pour élèves et parents, la rentrée est normalement synonyme de crayons fraîchement taillés, de faire les sacs à dos et de papillons d’anticipation dans le ventre. Pourtant, le mois dernier, l’année scolaire belge a commencé très différemment – avec des incendies criminels, des manifestations et des théories du complot.

Un projet visant à déployer une éducation complète à la sexualité en Belgique francophone a été pris d’assaut par un réseau d’agitateurs d’extrême droite, de complotistes du Covid et de groupuscules religieux, qui ont lancé une vague de désinformation sur les réseaux sociaux sur le contenu du programme. D’après des rumeurs qui se sont répandues comme une traînée de poudre, les personnes en charge du programme, connu sous le nom d’Evras (Education à la Vie Relationnelle, Affective et Sexuelle), montreraient de la pédopornographie en classe, leur apprendraient à se masturber et les convaincraient d’entamer des transitions de genre. En réponse, des milliers de parents en colère ont manifesté dans le centre de Bruxelles et plusieurs écoles ont été incendiées et vandalisées avec des slogans anti-éducation sexuelle.

Invoquant des discours complotistes récurrents, Alain Escada, le président de l’organisation catholique intégriste d’extrême droite française Civitas, a qualifié le programme de « projet mondialiste qui veut vous imposer un nouvel ordre mondial sexuel ».

En réalité, le nouveau programme garantissait simplement qu’un nombre minimum de sessions Evras, qui ont déjà lieu dans tout le pays, seraient dispensées dans toutes les écoles. Pourtant, les effets de la campagne de désinformation se sont propagés dans tout le pays et jusqu’en France voisine, où les parents ont été amenés à croire – à tort – que le programme avait été mis en œuvre dans les écoles françaises.

Les attentats en Wallonie et à Bruxelles sont une manifestation locale d’un problème global : les récentes tentatives visant à introduire une éducation sexuelle complète se sont heurtées à la résistance de groupes d’extrême droite aux États-Unis, au Nigeria et au Guatemala, entre autres. Et même si l’éducation à la sexualité s’est toujours heurtée à la résistance de groupes religieux traditionnels, cette nouvelle vague réactionnaire est nourrie par la propagation de fausses informations sur les réseaux sociaux, qui peuvent ainsi toucher des millions de parents. Ces campagnes font souvent partie de la même constellation de mouvements d’extrême droite qui s’opposent aux droits LGBTQIA+ et reproductifs.

Les expert·e·s affirment que parler aux jeunes de la sexualité et des relations, y compris le consentement, est essentiel pour prévenir les violences sexuelles. Le groupe international de campagne pour les droits reproductifs SheDecides décrit l’éducation complète à la sexualité comme “une pièce manquante pour parvenir à l’égalité des genres pour toutes et tous”.

Comment la situation a-t-elle dégénéré en Belgique, et que pouvons-nous faire pour contrer les dangers de la désinformation ? Frédéric Brichau, un coordinateur au centre de planning familial Willy Peers, qui propose des séances Evras dans les écoles, a parlé à la newsletter Impact des attaques contre l’éducation à la sexualité en Belgique et de ce que nous pouvons faire pour riposter. La conversation a été éditée par soucis de brièveté et de clarté.

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Megan Clement — Pouvez-vous nous expliquer ce qui s’est passé en Belgique ces dernières semaines autour de l’éducation à la sexualité ?

Frédéric Brichau — Les gouvernements de Belgique francophone ont signé un accord qui débloque des moyens et oblige les écoles à mettre en place des animations Evras. C’est deux heures en sixième primaire [ndlr : sixième au collège en France], deux heures en quatrième secondaire [ndlr : seconde au lycée en France] et quatre fois une heure dans l’enseignement spécial par des opérateur·rices reconnu·e·s comme étant professionnel·le·s, neutres, sans jugement et sans dogme.

Pendant le vote, des mouvances de l’extrême droite réactionnaire ont détourné une partie de l’information pour faire peur à la population. Ces mouvements ont fait peur aux parents lambda en disant : “Attention, on va faire ça à vos enfants. C’est une honte, c’est une catastrophe, c’est dangereux.” Mais derrière, ce sont bien les droits des femmes et des personnes LGBTQIA+ qui sont visés, puisque, au-delà de la désinformation, on voyait revenir un discours principalement anti-LGBT et anti-avortement. Le risque, c’était cette contamination de parents ordinaires qui prennent peur parce qu’elles et ils n’ont pas les moyens de s’informer, et qui vont entendre encore et encore un son de cloche qui est faux.

Photo: Lorie Shaull CC BY 2.0

Megan Clement — J’ai vu pas mal de résistance dans le monde contre l’éducation complète à la sexualité. Mais ce qui m’étonne autour de ce qui se passe en Belgique en ce moment, c’est le rôle de la désinformation. Normalement, il y a l’Église catholique et des groupes religieux qui sont contre l’éducation à la sexualité, mais dans ce cas, j’ai l’impression que c’est bien plus large. 

Frédéric Brichau — Dans les personnes qui font circuler la désinformation, il y a un peu toutes les croyances et les religions. Quand les plus radicaux agissent, ça peut faire effet boule de neige. On peut avoir des personnes qui ne sont pas d’obédience philosophique particulière, voire laïques, et qui sont prises dans le mouvement, parce qu’on est sur une carte émotionnelle, on fait peur à la population. Évidemment, on touche à ce qu’il y a de plus précieux pour les parents : les enfants. On dit : “Attention, on parle de pédocriminalité dans le cadre de l’Evras.” On accuse les gouvernements de vouloir amener les enfants à avoir des rapports sexuels, ce qui en tant que parents, fait très peur. 

Les mouvements complotistes existent depuis longtemps, mais leur impact est récent. Ils ont trouvé des échos dans la crise Covid, qui leur a permis de discréditer tout ce qui était officiel, les autorités, les médias. C’est très difficile à contrer. Il y a un guide, le guide Evras, à destination des professionnel·le·s. Il fait plus de 300 pages. Quand ils citent un soi-disant extrait de ce guide et qu’on leur demande « Mais vous l’avez lu ? » [ils disent] « Non, je ne veux pas lire ça moi. » Donc, ils citent soi-disant le guide Evras, mais, ils ne l’ont pas lu parce qu’ils pensent qu’on leur ment. C’est ça qui est très compliqué face à ces radicaux. Je pense qu’on ne leur fera pas changer d’avis. Par contre, ils trouvent des échos auprès d’une population qui ne partage pas leurs idées de départ, extrêmes, de droite ou religieuses, et qui se retrouve gangrénée. Parce que la désinformation circule. On essaye de la faire circuler en masse pour en faire une vérité, alors que ça n’en est pas une.

Megan Clement  Est-ce que les professionnel·le·s de l’Evras et de l’éducation sont en danger en ce moment ?

Frédéric Brichau — On n’est pas en panique, on n’est pas dans un stress professionnel extraordinaire, mais il y a eu des incendies dans huit écoles, et les trois quarts sont clairement liés à la situation. Il y a une inquiétude à voir d’abord pour les écoles. On sait que dans l’enseignement, il y a des parents qui rouspètent, il y en a qui sont violents, et on a des enseignants qui se font agresser suite à une punition distribuée. Donc on ne peut pas exclure cela. On voit quand même sur les réseaux sociaux, cachée derrière un clavier, une énorme violence dans les propos. En tant que centre de planning, on a engagé des personnes qui sortent de l’université, donc qui n’ont pas encore l’expérience de l’Evras. Maintenant, ils se disent : « J’étais content de pouvoir travailler en centre de planning, mais vu ce qu’il se passe, c’est peut- être dangereux. »

Je pense qu’il y a une surmédiatisation. Il y a un effet d’optique sur le mouvement, parce qu’ils ont été très bruyants et très actifs sur les réseaux, on a l’impression qu’ils sont nombreux, mais c’est beaucoup les mêmes personnes qui se répètent. Ça ne veut pas dire qu’il n’y en a pas d’autres qui pensent un peu comme eux. C’est là où je me méfie le plus, ce sont les personnes qu’on entend moins et qui n’auront pas cette capacité d’aller démêler le vrai du faux.

Megan Clement — Je trouve qu’on ne parle pas assez de l’éducation complète à la sexualité entre féministes, alors que c’est important. Est-ce que vous pouvez expliquer pourquoi l’Evras est importante pour l’égalité des genres ?

Frédéric Brichau — D’abord, l’Evras apprend le respect de l’autre et de la différence. Ensuite, on est dans des sociétés qui sont très genrées et très stéréotypées. Par ce respect et ce principe d’égalité, on est dans la lutte contre la violence conjugale, on déconstruit les relations inégalitaires. On n’est pas là pour dispenser un savoir comme un·e professeur·e. On vient avec des outils pour susciter de la réflexion et du débat qui permettront de lutter contre les discriminations, contre les inégalités, contre la violence conjugale, contre les violences sexuelles et individuelles.

Megan Clement — Que devraient faire les parents qui s’inquiètent de l’éducation complète à la sexualité et qui sont tentés de se tourner vers les réseaux sociaux ou Internet ?

Frédéric Brichau — Je pense qu’un parent qui, en toute bonne foi, s’inquiète parce qu’il a entendu certaines informations circuler, s’il ne se sent pas capable de pouvoir faire le tri dans ses informations, qu’il aille tout sereinement poser des questions aux acteurs principaux. Qu’il aille voir dans les centres de planning. S’il vient avec une bonne curiosité, il sera bien reçu. S’il vient en criant à tort à travers des pédocriminels et des trucs ainsi, la discussion n’est pas possible. Mais quelqu’un qui vient frapper à notre porte et qui va nous dire « Écoutez, j’ai entendu que il y a un bout d’Evras, je n’ai pas très bien compris. » On peut lui expliquer, on peut prendre du temps. On aime bien notre travail, donc on peut prendre du temps pour lui expliquer, pour lui montrer les outils qu’on utilise, pour raconter comment se déroule une animation.

Je pense qu’on va devoir faire ce genre d’exercice dans certaines écoles ou avec certains parents parce qu’on a tellement jeté du discrédit qu’il va falloir rassurer la population et expliquer. Leur montrer qu’on est des gens tout à fait normaux, sains, avec des compétences spécifiques et qu’on utilise ces compétences pour le bien-être des enfants et des jeunes. Pas pour faire n’importe quoi ou pour faire des choses illégales. Parce que ce qu’ils racontent dans ces fake news autour de l’Evras, montrer des images pornographiques à un enfant, c’est illégal.

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