« C’est le plus beau jour de ma vie. Comme hier, comme demain, et comme chaque jour à partir de maintenant jusqu’à toujours », Barbie
Quand on pense discours féministe canonique, on se rappelle la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges, peut-être celui de la marche des femmes vers Versailles de Théroigne de Méricourt, assurément tous les discours d’Alexandra Kollontaï, et bien entendu « Ne suis-je pas une femme » de Sojourner Truth.
On ne pense pas à Barbie.
Et pourtant, le discours énoncé par le personnage de Gloria – mère et employée de Mattel qui doute de ses compétences, de ses aspirations et de son avenir (ça vous rappelle quelque chose ?) – et écrit par la scénariste et réalisatrice Greta Gerwig semble être un condensé de toutes les idées canoniques énoncées par celles qui l’ont précédée.
« Il est littéralement impossible d’être une femme. » Ainsi commence la tirade de Gloria.

« Il faut toujours qu’on soit extraordinaires, mais, d’une manière ou d’une autre, on s’y prend toujours mal.
Il faut être mince mais pas trop mince, et tu ne peux jamais dire que tu veux être mince, tu dois dire que tu veux être en bonne santé mais en même temps tu dois être mince.
Tu dois avoir de l’argent mais tu ne peux pas demander de l’argent, parce que ça, c’est dégueulasse.
Tu dois être la boss mais tu ne peux pas être méchante, tu dois diriger mais sans imposer tes idées.
Tu es censée adorer le fait d’être mère mais ne pas passer tout ton temps à parler de tes enfants.
Tu dois être une femme qui fait carrière mais toujours te préoccuper des autres aussi.
Tu dois excuser le mauvais comportement des hommes, ce qui est fou, mais si tu fais une remarque là-dessus, on t’accuse de te plaindre !
Tu es censée rester jolie pour les hommes mais pas jolie au point de les tenter trop ou de devenir une menace pour d’autres femmes, car tu es censée être leur égale, mais toujours en te distinguant !
Et tu dois toujours être reconnaissante.[…]
Tu ne peux jamais vieillir, jamais être impolie, jamais frimer, jamais être égoïste, jamais t’effondrer, jamais échouer, jamais montrer ta peur, jamais sortir du lot. »
Les injonctions contradictoires dont les femmes font les frais encore aujourd’hui dans toutes les sociétés – et ici énoncées brillamment par America Ferrara, l’actrice interprète – sont sûrement la raison pour laquelle le système patriarcal – quoique bousculé de temps en temps – est toujours en place. Car si les droits évoluent, si les opportunités sont plus nombreuses, les injonctions nous rappellent que ces droits, ces opportunités ne sont peut-être pas la bonne solution pour nous. L’avortement est constutitionnalisé mais il faudrait nécessairement vivre un avortement pour un acte extrêmement déprimant et culpabiliser ; l’égalité salariale est un droit mais il n’est pas élégant – pour une femme – de parler d’argent, encore moins de négocier ; on peut nommer les femmes dirigeantes mais, s’il s’avère qu’elles ont des enfants en bas âge, la critique de l’abandon n’est pas loin. À chaque époque, son lot d’injonctions tempère les droits auxquels les femmes ont nouvellement accès. Comme si les injonctions contradictoires viennent pallier les avancées juridiques pour garder un système en place.
« C’est trop dur ! C’est trop contradictoire ! » continue de déclamer le personnage de Gloria dans Barbie. « Et personne ne te décerne une médaille ni ne te dit merci. Et il ressort de tout cela que, non seulement tu fais tout de travers, mais que tout est de ta faute. Je suis tellement fatiguée de me voir et de voir toutes les autres femmes se mettre dans tous leurs états pour que les gens les aiment. Et si tout cela est vrai aussi pour une poupée qui représente simplement une femme, alors je ne sais plus quoi penser. » Ces injonctions sont sources de frustrations et de remise en cause permanente – Comment se fait-il que je n’ai pas la carrière que je suis censée avoir ? Comment se fait-il que je ne peux pas tout avoir comme cela m’a été promis par toutes les publicités promouvant l’empowerment depuis plusieurs années ? Serait-ce de ma faute ? Dans ce contexte, ce n’est pas le système qui est responsable des échecs des femmes mais les femmes elles-mêmes. Si je n’ai pas la carrière de mes rêves, c’est parce que je n’ai pas assez travaillé, si je n’ai pas tout c’est parce que je ne suis pas assez intelligente. Si je ne suis pas la femme forte et fière et géniale, c’est parce que je n’en ai pas les capacités.
Les injonctions contradictoires prennent le relais quand le droit n’est plus là pour maintenant un système inégalitaire. « Nous devons briser les chaînes qui retiennent encore les femmes et empêchent leur développement complet en tant qu’êtres humains », écrivait Alexandra Kollontaï en 1918. Les chaînes d’aujourd’hui ne sont pas les droits, ce ne sont pas non plus les croyances limitantes, les chaînes d’aujourd’hui sont ces injonctions qui font croire aux femmes qu’elles ne méritent pas ce qui est considéré comme des droits.