Un fossé idéologique est en train de se creuser entre les jeunes hommes et les jeunes femmes à travers le monde, d’après une série d’études et de sondages récents. Les titres ont été pour le moins alarmistes : “Les jeunes hommes tournent le dos au féminisme”. “La guerre au sein de la génération Z“. “Le fossé idéologique entre les jeunes hommes et les jeunes femmes est en train de devenir un gouffre”.

Pour cette première édition de La Preuve, nous avons souhaité nous pencher sur cette tendance. Que montrent vraiment les chiffres ? Doit-on s’inquiéter autant que ces gros titres le laissent entendre ? Quelles conséquences l’écart idéologique entre les genres  a-t-il sur la politique et que pouvons-nous, en tant qu’individus, faire pour y remédier ?

Cette histoire a commencé avec un article de Business Insider portant sur des données étatsuniennes, qui montraient que les femmes âgées de 18 à 30 ans sont plus progressistes que les hommes de leur âge – une différence énorme de 30 %. Le Financial Times a ensuite pris le relais, en analysant les données d’enquêtes sociales à travers le monde et en trouvant des divisions similaires au Royaume-Uni, en Allemagne, en Pologne, en Tunisie, en Chine et en Corée du Sud (où se trouvait la plus grande division idéologique). Dans un article pour The Conversation, Intifar Chowdhury constate une tendance similaire dans les statistiques australiennes.

Dans la plupart des pays, la fracture semble principalement due au fait que les jeunes femmes deviennent plus progressistes. Les jeunes hommes, dans l’ensemble, semblent ne pas bouger, ou devenir légèrement plus conservateurs (la Corée du Sud, où les hommes deviennent beaucoup plus conservateurs, est une exception).

Des études récentes au Royaume-Uni montrent également un fossé croissant dans les points de vue de la génération Z sur l’égalité des genres, les jeunes femmes et les hommes étant de moins en moins d’accord sur la question de savoir s’il est plus difficile d’être un homme ou une femme. Alors que les générations précédentes sont plus susceptibles de voir peu de différence entre les expériences des hommes et celles des femmes, 68 % des femmes âgées de 16 à 29 ans pensent qu’il est plus difficile d’être une femme, contre 35 % des jeunes hommes. Et si 1 jeune homme sur 4 pense que la vie est plus dure pour les hommes que pour les femmes, c’était le cas pour seulement 1 homme sur 6 de plus de 60 ans. En d’autres termes, les grands-pères sont plus susceptibles de comprendre les inégalités de genre que leurs petits-fils.

Des recherches antérieures ont révélé une tendance similaire à travers l’Europe, les jeunes hommes étant les plus susceptibles de voir les avancées des droits des femmes comme une menace pour les opportunités des hommes. Des tendances similaires ont été observées au Mexique au Brésil, au Chili et en Espagne.

Une fracture culturelle

Même si, dans certains cas, il existe un lien direct entre le conservatisme croissant autour des questions de genre et le vote pour l’extrême droite, cela ne suffit pas à expliquer le fossé idéologique. Dans la plupart des pays, seule une minorité de jeunes hommes se déplace vers la droite. Se concentrer uniquement sur ce point peut donc être dangereux. Être moins libéraux que les femmes ne signifie pas nécessairement que les jeunes hommes sont contre l’égalité des genres, et plusieurs chercheur·euses ont mis en garde contre l’explication simpliste d’une réaction anti-féministe, comme le font de nombreux commentateurs.

En réalité, les chiffres montrent des niveaux records d’acceptation du besoin d’égalité des genres dans de nombreux pays. Par exemple, dans cette même étude britannique, si les jeunes hommes ont plus tendance que les plus âgés à penser que le féminisme a fait plus de mal que de bien, dans les deux cas ces opinions représentaient une minorité. La plupart des hommes interrogés pensaient que l’égalité des genres était bonne pour la société. Dans l’ensemble, le soutien à l’égalité des genres est en hausse, pas en baisse.

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Nous devons vraiment impliquer ces jeunes hommes et leur faire comprendre que nous ne les détestons pas.

Alors, quelle est la cause de ce fossé idéologique, sinon un retour de bâton antiféministe ?

L’exploration la plus approfondie du sujet que j’ai vue vient du Alice Evans, chercheuse invitée à Stanford, qui écrit actuellement un livre sur la “grande divergence des genres”. Elle affirme que la polarisation idéologique des genres semble être nourrie par le ressentiment économique ainsi que par la différence des sphères culturelles dans lesquelles les jeunes hommes et femmes évoluent. Elle explique cette dernière tendance par l’étendue croissante de la production culturelle par des femmes, de Taylor Swift à Bernardine Evaristo, les bulles créées par les réseaux sociaux et le contenu extrémiste d’influenceurs misogynes tels qu’Andrew Tate. Elle cite également la tendance à la baisse du nombre de jeunes hommes et femmes qui passent du temps ensemble hors des réseaux sociaux – une tendance qui a été observée dans bon nombre des mêmes pays où l’on constate un fossé idéologique.

J’ai approfondi ce sujet lors d’une conversation avec Gefjon Off, chercheuse à l’Université de Göteborg en Suède, qui a publié l’un des premiers articles sur ce phénomène en 2022. Elle et ses collègues ont analysé des études portant sur 32 469 personnes dans les 27 pays de l’UE à la recherche de facteurs susceptibles d’expliquer les attitudes sexistes modernes. Leur conclusion selon laquelle les jeunes hommes étaient de loin le groupe le plus susceptible de percevoir les avancées en matière de droits des femmes comme une menace pour les opportunités des hommes était, à ce stade, une grande surprise (et ce n’était pas ce qu’ils recherchaient). Ce qui est encore plus surprenant est que cette tendance s’est confirmée dans l’ensemble des 27 pays.

C’est sur ces chiffres qu’Alice Evans base sa suggestion selon laquelle le ressentiment économique a un rôle à jouer. Gefjon Off et ses collègues ont découvert que les zones géographiques où vivaient les jeunes hommes avaient un impact important sur leur opposition ou non aux droits des femmes. Les jeunes hommes vivant dans des régions où le chômage était en hausse et où la confiance dans les institutions publiques était faible étaient particulièrement susceptibles d’être opposés aux droits des femmes. Ces conditions de mobilité économique ou sociale limitée semblaient promouvoir l’idée selon laquelle les gains des un·es se feraient au détriment des autres – ou l’idée que les droits des femmes se font au détriment des opportunités pour les hommes.

Les recherches actuelles de Gefjon Off prennent en compte le temps que les gens passent sur les réseaux sociaux. Les premiers résultats (pas encore publiés) montrent un effet sur les jeunes hommes, pour qui une augmentation du temps passé sur les réseaux sociaux serait corrélé avec une tendance à percevoir les droits des femmes comme une menace.

“Je pense que les réseaux sociaux jouent un rôle,” m’a-t-elle expliqué. “Mais cela serait plutôt un catalyseur ou un déclencheur, je pense, pour des personnes qui ont déjà une sorte de prédisposition à adhérer à ce genre d’idées. L’algorithme diffuse ce contenu à pratiquement tous les jeunes hommes. Et donc beaucoup de jeunes hommes le reçoivent et n’y adhèrent pas.”

L'éducation qu'ils reçoivent à l’école n'est pas assez approfondie pour que les jeunes comprennent pleinement pourquoi certains comportements sont répréhensibles.

‘On les a perdus’

Doit-on s’inquiéter ?  D’après Gefjon Off :  “Je ne serais pas trop alarmiste. Je pense que c’est une tendance importante. Mais ce n’est pas comme si ces jeunes hommes étaient contre tous les combats féministes. Cela dépend vraiment de la question et de la manière dont vous la posez.”

À l’école, les filles ont tendance à mieux réussir que les garçons. Plus de femmes que d’hommes font des études universitaires. Dans les postes de début de carrière, les jeunes hommes ne seront probablement pas traités de manière très différente des femmes – l’écart entre les genres se creuse à mesure que l’on gravit les échelons. Il est possible que de nombreux jeunes hommes ne voient tout simplement pas comment le sexisme moderne opère. Et n’oublions pas que nous vivons une époque où l’insécurité est partout. Dans un tel contexte, les discours sexistes ont bien plus de chances de s’imposer. Et passer plus de temps en ligne semble en effet être un facteur important.

La même tendance semble se retrouver en Amérique latine. Ariana Pérez Coutado, l’une des autrices d’un sondage sur les opinions des jeunes au Brésil, au Chili, au Mexique et en Espagne, m’a raconté : “Malheureusement, l’éducation qu’ils reçoivent à l’école n’est pas assez approfondie pour que les jeunes comprennent pleinement pourquoi certains comportements sont répréhensibles. Les jeunes hommes se sentent simplement accusés sans vraiment comprendre pourquoi.”

Tout cela confirme l’idée selon laquelle le problème vient du fait que les jeunes hommes se sentent menacés, et non qu’ils s’opposent aux avancées des femmes. Dans le même temps, des bulles culturelles genrées donnent aux jeunes hommes et aux jeunes femmes des perspectives différentes sur la nature de leurs difficultés actuelles. Cela expliquerait aussi pourquoi, aux États-Unis et au Royaume-Uni, il n’y a pas vraiment de différences entre les valeurs ou les idées politiques des jeunes, contrairement au parti politique auquel elles et ils s’identifient.

“J’ai l’impression que nous les avons en quelque sorte perdus lors de cette récente mobilisation”, souffle Gefjon Off, faisant référence au mouvement #MeToo. “Nous devons vraiment impliquer ces jeunes hommes et leur faire comprendre, avant tout, que nous ne les détestons pas. Deuxièmement, que ce n’est pas grave s’ils se sentent en insécurité. Nous aussi ! Mais il faut qu’ils comprennent aussi que les inégalités de genres existent toujours. Et qu’une plus grande égalité des genres leur bénéficiera aussi.”

Dans votre communauté : parlez à celles et ceux qui ont des points de vue différents des vôtres. Posez des questions – essayez de comprendre leurs valeurs et leurs préoccupations. Sur votre lieu de travail : parlez à vos collègues des inégalités de genre. Des groupes comme Men Engage Alliance et Beyond Equality peuvent vous donner des conseils. En politique : réglementer les réseaux sociaux et interdire les contenus des influenceurs misogynes comme Andrew Tate.

Les études du mois

Voici les études qui font parler d’elles dans la recherche sur les inégalités de genre :

  1. Une nouvelle étude portant sur 1 255 manuels scolaires en anglais provenant de 34 pays a révélé que les femmes et les filles y sont moins représentées, sont décrites comme plus passives, sont moins susceptibles d’être associées au travail ou à la réussite, et sont plus susceptibles d’être associées au foyer.
  2. Des nouveaux chiffres montrent que seulement 34 % des délégué·es à la COP28 de décembre dernier étaient des femmes, soit le même pourcentage qu’il y a dix ans. Moins d’un·e chef·fe de délégation sur cinq (19 %) était une femme.
  3. ️‍⚧️ Dans la première étude nationale de son genre, des chercheur·euses ont constaté que les personnes trans en Angleterre ont jusqu’à cinq fois plus de chances d’avoir une mauvaise santé mentale à long terme que les personnes cis, et signalent bien plus souvent que leurs besoins en matière de santé mentale ne sont pas satisfaits par les services de santé. En parallèle, une vaste enquête menée auprès de plus de 90 000 personnes trans aux États-Unis a révélé que 94 % d’entre elles ont déclaré être plus satisfaites de leur vie après avoir transitionné, et ce malgré la discrimination.

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