Entretien avec l’économiste Cecilia García-Peñalosa, réalisé le 25 octobre 2025

Économiste, directrice de recherche au CNRS et professeure à Aix-Marseille Université, Cecilia García-Peñalosa est spécialiste des inégalités de revenu et des dynamiques de genre. Elle étudie notamment comment les politiques publiques, les normes sociales et les trajectoires familiales façonnent la répartition de la richesse entre les femmes et les hommes. Dans cet entretien, l’économiste Cecilia García-Peñalosa s’interroge sur ce qui fonctionne vraiment pour réduire les écarts de richesse entre les sexes. Elle rappelle le rôle décisif de l’éducation, de l’accès à l’emploi à temps plein et de la législation sur l’égalité salariale, mais souligne aussi les limites des politiques nationales uniformes. Elle plaide pour des approches locales, adaptées aux contextes territoriaux, transport, garde d’enfants, emploi, et pour une remise en question des normes culturelles qui assignent encore les femmes à la disponibilité domestique. À travers ses analyses, l’économiste montre que l’égalité économique ne se décrète pas : elle se construit dans la durée, en agissant à la fois sur les structures du marché du travail, sur l’éducation dès l’enfance, et sur la culture du couple et de la famille. Car, comme
elle le résume : « La liberté personnelle est indissociable de l’indépendance financière. »

Il s’agit ici d’une édition condensée de l’entretien, il est publié dans intégralité dans le rapport diffusé à l’occasion du #10Novembre11h31.

Rebecca Amsellem Les principaux facteurs de cette réduction des écarts de revenus sont, d’une part, l’élévation du niveau d’éducation des femmes, qui sont de plus en plus diplômées, et d’autre part, la législation sur “à travail égal, salaire égal”. C’est bien la combinaison de ces deux éléments qui a permis de réduire les écarts, même si cette réduction a été plus lente qu’aux États-Unis ?

Cecilia Garcia-Peñalosa Oui, exactement. Aux États-Unis, on ne dispose pas de données permettant d’analyser précisément le temps de travail. On ne peut donc pas mesurer l’impact du temps partiel ou des interruptions de carrière sur les revenus. En France, en revanche, c’est un aspect essentiel : on observe une forte augmentation du travail à temps partiel et davantage d’années pendant lesquelles les femmes ne travaillent pas, ce qui a évidemment un effet important sur les écarts de revenus.

Rebecca Amsellem Et malgré cette progression de l’éducation, des diplômes chez les femmes, les écarts de salaire persistent. Comment expliquez-vous cela ?

Cecilia Garcia-Peñalosa Il y a plusieurs facteurs, en effet. La littérature sur le sujet s’est beaucoup penchée sur la question du plafond de verre, c’est-à-dire sur ce qui freine la progression des femmes vers les postes à haute responsabilité, plus visibles et mieux rémunérés. Pour expliquer ce plafond de verre, on distingue généralement deux grands types de facteurs. D’un côté, il y a la discrimination, qui aujourd’hui est souvent implicite plutôt qu’explicite. Par là, je veux dire qu’elle n’est pas toujours consciente. Par exemple, lorsqu’on évalue des candidats, on peut avoir tendance à privilégier les personnes qui paraissent très sûres d’elles. Or, les hommes donnent plus souvent cette impression, ou en tout cas on les perçoit ainsi, ce qui conduit à les promouvoir davantage. Cette forme de biais inconscient peut venir aussi bien des hommes que des femmes, les femmes peuvent elles-mêmes, sans s’en rendre compte, reproduire ces discriminations implicites envers d’autres femmes. De l’autre côté, il y a la question de l’autocensure. Certaines femmes ne postulent pas à des promotions ou à des postes plus rémunérateurs, pour différentes raisons. Cela peut être lié à des contraintes personnelles, par exemple, refuser un poste impliquant de travailler le week-end parce qu’on doit s’occuper d’enfants ou de parents âgés. Mais cela peut aussi venir de facteurs plus psychologiques : une moindre appétence pour la compétition ou la prise de risque, qui sont souvent valorisées dans les environnements très compétitifs où se trouvent les postes de direction.

Rebecca Amsellem Cela conforte l’idée qu’il faut cesser de demander aux femmes de se conformer aux règles du marché du travail, et plutôt œuvrer à un changement structurel de ce marché. Il s’agirait de promouvoir non pas celles et ceux qui cherchent activement à l’être, mais les personnes les plus compétentes.

Cecilia Garcia-Peñalosa Cela rejoint les travaux de Claudia Goldin, la Prix Nobel d’économie, qui explique qu’on a longtemps poussé les femmes à s’adapter à un monde du travail conçu par et pour les hommes. Il faut désormais repenser ce monde, le transformer structurellement. Elle donne à ce sujet un exemple très éclairant, en comparant deux professions aux États-Unis : les avocates et les pharmaciennes. Dans les deux cas, il s’agit de diplômes longs, avec un niveau d’études similaire. Pourtant, les trajectoires professionnelles sont très différentes : dans le droit, les femmes sont nombreuses à entrer sur le marché, mais beaucoup moins à accéder aux postes les plus prestigieux ; dans la pharmacie, en revanche, il n’y a pas de différence notable entre hommes et femmes en matière de carrière. Selon Goldin, cela s’explique par la culture professionnelle propre à chaque secteur. Dans le monde de la pharmacie, le service est substituable : un client peut être pris en charge par n’importe quel pharmacien, car les informations nécessaires sont centralisées. Il n’est pas indispensable que ce soit toujours la même personne, ce qui permet des horaires plus flexibles et un meilleur équilibre entre vie professionnelle et personnelle. À l’inverse, dans le droit, surtout aux États-Unis, la relation entre le client et son avocat est considérée comme personnelle et exclusive. Le client veut être suivi par “son” avocat ou “son” avocate, disponible à toute heure, y compris le vendredi soir à 20 heures. Cette culture de la disponibilité permanente rend la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale très difficile, et freine mécaniquement la progression des femmes. Claudia Goldin souligne qu’il faut justement remettre en question ce type de culture du travail : pourquoi a-t-on réussi à construire une organisation flexible et substituable dans la pharmacie, mais pas dans les professions du conseil ou du droit ? Rien n’empêcherait, en théorie, qu’un autre avocat du même cabinet prenne le relais sur un dossier. C’est cette transformation structurelle, et culturelle, qu’il faut engager.

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Rebecca Amsellem Et vous montrez que les femmes les moins diplômées sont plus susceptibles de quitter le marché du travail, pas de manière forcément totale, mais au moins à temps partiel, même lorsqu’elles gagnent plus que leurs maris. Cette donnée était très intéressante, parce qu’on a l’impression dans l’imaginaire collectif, c’est que la personne qui gagne moins dans le couple qui va systématiquement choisir le temps partiel. En tout cas, économiquement et rationnellement, ça fait le plus sens.

Cecilia Garcia-Peñalosa Tout à fait. Mais cela relève justement de la rationalité économique sans prise en compte des normes sociales. Et c’est précisément ce que nous explorons avec cette idée du male breadwinner ou “monsieur-gagnant”, comme on pourrait dire en français , c’est-à-dire l’idée selon laquelle, dans un couple, l’homme doit être la principale source de revenus. Lorsque la femme commence à gagner davantage, cela peut être perçu comme une menace pour l’identité ou l’équilibre du couple. Ce phénomène se retrouve dans les données : en France comme ailleurs, on observe une certaine réticence des femmes à se placer dans une situation où elles gagneraient plus que leur conjoint. Notre hypothèse, qu’il est difficile de prouver empiriquement, mais qui semble cohérente avec les observations, est que cette norme sociale devient plus forte encore lorsqu’il y a des enfants. À ce moment-là, les couples cherchent souvent à transmettre certaines valeurs ou représentations traditionnelles. Les femmes peuvent alors être plus réticentes à occuper des postes ou à poursuivre des carrières qui les placeraient dans une position de revenu supérieur à celui de leur partenaire. En conséquence, elles font parfois des choix professionnels qui rétablissent, en quelque sorte, la hiérarchie traditionnelle des revenus au sein du couple.

Rebecca Amsellem Vous avez mentionné (…) que l’écart de richesse entre les femmes et les hommes ne se limite pas aux salaires : il concerne aussi les retraites et l’accumulation du patrimoine. Vous évoquiez également le divorce, ou la séparation, qui touche un couple sur deux et appauvrit systématiquement les femmes. Selon vous, sur quels aspects devrait-on
se concentrer, au-delà de la seule question salariale, pour espérer réduire, voire combler, ces écarts de richesse au cours de notre vie ? Parce que ce qu’on constate aujourd’hui, c’est que ces écarts continuent de se creuser, notamment dans une économie qui tend à enrichir les plus riches tandis que les autres, au mieux, stagnent.

Cecilia Garcia-Peñalosa Sur le système de retraite, d’abord, ce n’est pas mon domaine d’expertise, mais on peut dire qu’il existe des modes de calcul plus ou moins favorables à l’égalité femmes-hommes. En France, le système actuel pénalise clairement les femmes : il repose sur le nombre de trimestres validés, ce qui désavantage les carrières interrompues ou à temps partiel, beaucoup plus fréquentes chez les femmes. Les pensions ne sont donc pas proportionnelles aux efforts ou aux contributions réelles, et les carrières plus courtes sont très défavorisées. Il y a là un levier évident de réforme. Plus largement, je pense qu’il faut aussi parler d’éducation financière. En France, comme dans beaucoup d’autres pays, elle est très faible. On ne parle pas assez du fait qu’il est important de planifier, d’épargner, et de se constituer une sécurité économique indépendante, sans dépendre entièrement d’une autre personne. Je crois qu’il faut être assez franc, voire un peu brutal, dans la manière dont on aborde ces sujets, notamment avec les jeunes générations. On ne sait pas ce que la vie réserve : il ne faut pas construire son équilibre financier uniquement sur la base du revenu d’un partenaire. Bien sûr, dans un couple ou une famille, on fait les choses ensemble, mais cela ne devrait pas empêcher chaque personne, et en particulier les femmes, de préserver une indépendance financière. C’est aussi une question culturelle. Quand on a grandi dans un foyer où la mère dépendait totalement du père, on a tendance à reproduire cette norme, à penser que “ce n’est pas nécessaire”. Pourtant, il est essentiel de rappeler, sans tabou, à quel
point le divorce appauvrit les femmes et à quel point elles se retrouvent, souvent, avec des retraites insuffisantes. C’est pourquoi il est légitime, et même sain, qu’une jeune femme en couple dise : “Je veux garder mon indépendance économique.” On devrait encourager cette attitude, au lieu de la percevoir comme un manque de confiance ou d’engagement.

Rebecca Amsellem D’ailleurs, on le voit très bien dans une excellente série diffusée sur Arte, Querer. C’est une série espagnole absolument formidable. L’histoire suit une femme qui décide de quitter son mari, avec qui la relation ne va plus depuis des années, le jour où elle hérite de sa mère. Et c’est précisément cet héritage qui lui permet de retrouver son indépendance, alors qu’elle était jusque-là entièrement dépendante financièrement de son conjoint.

Cecilia Garcia-Peñalosa Quand on en arrive à des situations où une femme reste avec un homme violent simplement parce qu’elle n’a pas les moyens financiers de partir, c’est quelque chose de très difficile à accepter. Et, à mon sens, ce dont on a besoin, c’est avant tout d’en parler, d’en discuter ouvertement, et de faire comprendre à quel point la liberté personnelle est associée à l’indépendance financière.

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