Il y a deux semaines, après que l’Espagne soit devenue le premier pays d’Europe à instaurer un congé menstruel, j’ai demandé aux abonné·es d’Impact ce qu’elles en pensaient. Au moment d’écrire ma tribune, je savais que le congé menstruel était une mesure controversée, et que les féministes avaient tout un éventail d’opinions sur son impact sur l’avancée des droits des femmes et des dissident·es du genre. Mais je ne m’attendais pas à lire une telle richesse dans les réponses de nos lectrices.
Vous êtes si nombreuses à avoir pris le temps de réfléchir à mes questions en profondeur, à partager vos espoirs et vos inquiétudes, vos idées et vos expériences personnelles autour du travail et des règles. Je ne pouvais pas laisser ces missives prendre de la poussière toutes seules dans ma boîte mail.
Du coup, cette semaine, à la place de notre interview habituelle, ce sont les abonné·es qui s’approprient la newsletter. Voici quelques extraits des réponses* que j’ai reçues, joliment illustrées par l’artiste Lucymacaroni. Mes questions étaient : Que pensez-vous du congé menstruel ? Votre entreprise le propose-t-il ? Le prenez-vous/voudriez-vous le prendre ?
Merci à toutes celles et ceux qui ont écrit et qui lisent régulièrement la newsletter Impact. Et si vous avez quoi que ce soit à partager à propos de ce que vous lisez dans nos newsletters, n’hésitez jamais à répondre à ce mail.
* Les réponses ont été éditées par souci de brièveté et de clarté.
“Si celui-ci est conditionné à un avis médical ça me paraît une fausse bonne solution” – Anne-Sophie
Je partage ce « débat » à l’intérieur de moi-même. Puisqu’il s’agit de douleur, il s’agit de ressenti. J’en viens à mon cas perso, puisqu’il s’agit de ressenti je ne peux juger que le mien. J’ai un stérilet aux hormones. Je n’aime pas ça, mais c’est tout de même hyper pratique : je n’ai plus mes règles et plus de douleur, je sens mon cycle uniquement parce que je me connais et que je sais lire l’évolution de mes humeurs. Pour moi, pas d’utilité du congé menstruel. Pour mon moi d’il y a quelques années, quand j’ai eu mes premières règles, ce n’est pas la même histoire. J’avais tellement mal que j’en vomissais. Un peu comme mon conjoint quand il a eu l’appendicite à 27 ans. Et je ne parle pas d’endométriose, juste d’une « douleur de règles de jeune fille ».
Alors faut-il instaurer un congé spécifique, je ne sais pas. Déjà qu’obtenir un rendez-vous chez le généraliste sous 48h relève de l’exploit, si celui-ci est conditionné à un avis médical ça me paraît une fausse bonne solution. Faut-il que cette douleur soit connue, reconnue, partagée et non mise sous silence ? Un grand oui. Que les managers en entreprise y soient formés et sensibilisés? Oui aussi. Qu’on puisse tous et toutes adapter notre temps et notre mode de travail quand on y fait face sans nécessairement un avis médical ? Oui aussi. C’est le monde dont je rêve.
“Une avancée pour le droit des femmes” – Stella
Je pense que le congé menstruel est une avancée pour le droit des femmes. Beaucoup de femmes ont des règles très douloureuses et seraient ravies d’y avoir recours. Malheureusement, mon entreprise ne le propose pas. Maintenant, non, je ne le prendrais pas, car mes règles ne sont plus aussi douloureuses que quand j’étais jeune. Quand j’étais jeune, je l’aurais bien pris, parce que j’avais vraiment des règles très douloureuses. Je prenais systématiquement des anti-douleurs.

Illustration par Lucymacaroni.
“Les douleurs menstruelles n’ont pas à être considérées comme différentes d’autres douleurs” – Stéphanie
Je ne le prendrai pas pour toutes les raisons évoquées dans votre newsletter : trop intrusif, possibles discriminations.
De plus, je ne vois pas pourquoi les douleurs menstruelles devraient faire l’objet d’un congé maladie qui, parce qu’il nomme la raison pour laquelle on est en congé, le met un peu à part des autres congés. Les douleurs menstruelles n’ont pas à être ignorées mais elles n’ont pas non plus à être considérées comme différentes d’autres douleurs (pour un lumbago, on n’a pas inventé le congé dorsal…).
Peut-être est-ce plutôt au niveau de la médecine que ces douleurs devraient être prises en considération en étant plus à l’écoute et en sensibilisant plus. Par exemple, combien de temps s’est-il écoulé avant qu’une campagne de pub informe sur l’endométriose ? Et je suis sûre que tout le monde n’est pas encore au fait de cette maladie à cause des tabous autour des règles. On peut aussi souffrir sans avoir d’endométriose. Et on peut souffrir et se dire, à tort, que c’est normal.
“Il me paraît important que ce droit existe dans le code du travail” – Isabelle
Je suis actuellement consultante dans la prévention des violences sexuelles et de genre. Jusqu’en juin dernier, j’étais la directrice santé et sécurité d’une entreprise. On n’a jamais travaillé sur le congé menstruel : c’était une erreur. Les difficultés de travailler pendant ses règles ont été ignorées pendant longtemps, tout comme le sexisme du quotidien.
Si un congé menstruel avait existé, personnellement, je ne l’aurais pas pris, n’étant pas concernée par des difficultés à travailler pendant cette période. D’un autre côté, il me paraît important que ce droit existe dans le code du travail pour permettre aux femmes de prendre un congé si elles en ont besoin. Cela leur éviterait de venir au travail quand elles ne sont pas physiquement et donc mentalement en état de le faire.
Cependant, il y a la possibilité que cela renforce les discriminations liées au genre. Les femmes oseront-elles prendre ce congé si elles risquent d’être vues comme moins performantes que les hommes ? Ces femmes seront-elles désavantagées par rapport aux femmes qui travaillent à mi-temps ?

Illustration par Lucymacaroni.
“Il y a autant de façons de vivre ses menstruations que de personnes menstruées” – Aurélie
Ces congés devraient être rendus possibles en France. Les troubles liés aux règles, quels qu’ils soient, sont souvent synonymes de lutte pour être reconnu·es et encore plus pour recevoir un traitement adapté ; la réponse universelle est trop souvent la pilule ! À croire que les médecins en oublient que c’est un moyen de contraception hormonal aux nombreux effets secondaires.
Les raisons d’endurer des règles douloureuses peuvent malheureusement être multiples (ne pas pouvoir se rendre chez le médecin, ne pas être soigné·e correctement…). Il me paraît donc important d’accompagner les personnes menstruées en leur permettant de prendre des jours de congés. Les personnes menstruées devraient pouvoir faire comme elles veulent (congés, télétravail, horaires aménagés…) sans stéréotypes car il y a autant de façons de vivre ses menstruations que de personnes menstruées et je ne pense pas me tromper en disant que les stéréotypes émanent des personnes qui ne saignent pas de l’utérus plusieurs jours par mois.
J’insiste aussi sur la mention « personnes menstruées » parce que j’imagine que si un jour une loi passait à ce sujet, elle contiendrait le mot « femme » et on sait bien à quel point c’est discriminant et problématique, car invisibilisant toute une partie de la population.
Les personnes menstruées devraient pouvoir agir comme iels le souhaitent sans condition (justificatif, durée, vie privée rendue publique…) ni jugement (je n’ai pas évoqué les cycles interminables qui s’étendent sur plusieurs semaines), et il devrait en être de même pour tout le monde. Mais là, on part dans un monde qui a plus à changer que la question des congés menstruels.
“Garder le sujet tabou et sous silence n’aidera pas à trouver des solutions” – Eloïse
Je pense que toutes les entreprises ne sont pas encore prêtes à accueillir ce genre de changement, comme le peut le laisser entendre cette étude Ifop d’octobre 2022 :
- 66 % des salariées sont favorables au congé menstruel en entreprise
- 64 % des femmes concernées pourraient y avoir recours
- 66 % estiment qu’une entreprise proposant le congé menstruel serait plus attrayante
- 65 % des femmes en activité salariée ont déjà été confrontées à des difficultés liées à leurs règles au travail
- 82 % des salariées craignent toutefois que le congé menstruel puisse être un frein à l’embauche ou à l’évolution des femmes
Malheureusement, il y a encore un risque de stigmatisation, mais garder le sujet tabou et sous silence n’aidera pas à trouver des solutions. 53 % des salariées ont des règles douloureuses. Les règles douloureuses sont anormales, pourtant beaucoup de femmes (et d’hommes) les banalisent et prennent un cachet pour faire passer la douleur. Une meilleure sensibilisation et l’exploration des causes des douleurs pourrait permettre de les réduire.
Toutes les douleurs ne sont pas liées aux maladies chroniques comme l’endométriose ou le SOPK (syndrome des ovaires polykystiques), même si ces maladies concernent une femme sur 10. Mais si on ne donne pas les clés aux femmes pour se soigner durablement et qu’on leur donne juste des anti-douleurs ou en les mettant sous pilule sans chercher à comprendre la source du problème, c’est juste mettre la poussière sous le tapis.
35 % des femmes déclarent que leurs douleurs menstruelles impactent négativement leur travail. Une étude réalisée en 2017 aux Pays Bas révélait que c’était 80 % de perte de productivité pour les femmes en périodes menstruelles et 9 jours de productivité en moins, chaque année, par femme. Pourtant, avec une meilleure prise en charge des douleurs, on peut réduire ces chiffres, mais également en formant les femmes à leurs fonctionnements cycliques et aux bonnes pratiques pour moins subir.
Il y a encore des zones d’ombres, c’est loin d’être la solution parfaite, mais si cela peut permettre à certaines femmes de mieux vivre leurs règles et de moins subir leurs douleurs, je pense notamment aux femmes atteintes d’endométriose dont certaines sont obligées de démissionner ou de se lancer dans l’entrepreneuriat, puisque leur entreprise ne propose aucune solution d’aménagement de leurs conditions de travail.

Illustration par Lucymacaroni.
“Je ne vois pas comment aborder le sujet avec des hommes” – Cassandre
Je suis doctorante. J’ai aussi été employée pour des charges de cours et en tant qu’auxiliaire d’enseignement. J’ai été « chargée » de diverses tâches à la dernière minute et pour lesquelles je n’ai pas été rémunérée, cela faisant « partie du rôle de doctorant·e » que d’être disponible (gratuitement) à tout instant. Comment prendre un congé dans ce cas-là ? Comment résister à la pression sociale et psychologique qu’exercent les directeur·rice·s de thèse et de département (le plus souvent des hommes) ? Il est attendu que l’on travaille tous les jours (10h par jour) toutes les longues années que durera notre doctorat.
Prendre un congé durant les vacances d’été est, pour moi (et pour mes collègues femmes), déjà une épreuve : il faut surmonter la culpabilité de ne pas être en train de rédiger sa thèse et donc d’être perçue comme paresseuse, impostrice, profiteuse, mais aussi l’angoisse de ne pas pouvoir répondre aux e-mails et donc la peur de manquer une opportunité.
En théorie, j’aimerais prendre un vrai congé menstruel car je souffre d’endométriose qui me cloue au lit pendant trois jours par mois (parfois une semaine complète). J’aimerais pouvoir dire officiellement “ces prochains jours je suis indisponible, je vous répondrai à mon retour” et à moi-même “j’ai trop mal, aujourd’hui il est hors de question que je sorte mon ordinateur, que je le pose sur mon ventre et que j’écrive ma thèse depuis mon lit avec le cerveau complètement embrumé par la douleur ou les anti-douleurs”. Comment prend-on un vrai congé quand on peut travailler depuis chez soi ?
En pratique, dans un milieu où l’on souffre déjà de sexisme, je ne vois pas comment aborder le sujet avec des hommes qui pensent déjà que notre avis et nos compétences valent moins, que l’on a toujours un problème et, surtout, où des congés maternité permettant de repousser l’échéance de la thèse sont refusés par des commissions composées à majorité d’hommes sous prétexte que “ça lui apprendra et ça la rendra plus forte”.
Comment éviter, dans un milieu machiste et masculiniste, que cela ne devienne un moyen de dénigrer encore plus les femmes et les personnes qui ont un cycle menstruel douloureux et handicapant ? D’exercer une pression sociale mais aussi psychologique supplémentaire qui abaisserait le plafond de verre d’un étage ?
Donc, pour l’instant, je m’arrange avec moi-même, je récupère le retard accumulé durant les week-ends, les soirées et les vacances, je m’entoure de professionnelles de santé qui m’accompagnent dans la gestion de ma santé mentale et physique.
“Cela doit être une vraie alternative, pas un moyen de mettre la pression sur les femmes” – Virginie
Le congé menstruel risque d’augmenter les stéréotypes sur les femmes dans le monde du travail. Mais pour certaines femmes, dont je fais partie, les règles sont vraiment douloureuses. Cela ne dure jamais pendant toutes mes règles mais il y a toujours un jour ou deux pendant lesquels je me sens affaiblie et fatiguée. Je n’ai pas besoin d’aller chez le docteur – je ne suis pas malade – mais je ne suis pas en forme et j’aimerais juste pouvoir rester à la maison en pyjama.
Avec la crise du Covid, on sait que la plupart d’entre nous peuvent télétravailler. Cela pourrait être une alternative pour les femmes qui ne veulent pas sortir pendant leurs règles. Pour celles qui ne peuvent pas travailler à la maison, je pense que le congé menstruel devrait être envisagé. Mais cela doit être une vraie alternative, pas un moyen de mettre la pression sur les femmes. Encore une fois, on entend les non-féministes et leurs préconceptions sur les femmes. Ces flemmardes ! Comme si c’était sympa de se tordre de douleur au fond de son lit. Donc oui, je suis pour le congé menstruel ! Mais il faut qu’il soit réfléchi, et les femmes doivent vraiment faire partie de la création de cette loi.
Le journalisme féministe vous intéresse ?
Je suis fière d’être une membre de The Gender Beat, un collectif de journalistes qui travaillent à rendre visible le journalisme féministe dans le monde. Vous pouvez trouver plus d’informations dans cet article de la World Association of News Publishers.
Demain, nous organiserons un atelier en ligne (en anglais) sur comment convaincre les rédactions d’adopter un journalisme féministe avec les consultant·es média Luba Kassova et Richard Addy.