« Ça suffit maintenant. » Les gens qui s’extasient sur le fait que Shakespeare, Newton et Proust ont réalisé leurs plus beaux travaux quand ils étaient en confinement omettent une chose : « aucun d’entre eux ne s’occupait d’enfants ». C’est en substance comment démarre Helen Lewis dans cet article de The Atlantic, « The Coronavirus Is a Disaster for Feminism » – Le coronavirus est un désastre pour le féminisme.
Ces derniers jours, nous avons vu à quel point les catastrophes mondiales amplifient les inégalités sociales. Hormis le personnel soignant, les « cols blancs » peuvent « télétravailler » quand les autres sont mis au chômage technique (dans le meilleur des cas) ou doivent continuer à aller travailler à l’extérieur de chez eux. Par exemple, la France, au moment où j’écris, ne s’est toujours pas résolue à arrêter ses usines ni ses chantiers BTP quand l’Italie a pris la décision il y a quelques jours déjà.
Et, si elles sont moins visibles sur les plateaux de télévision, les femmes ne sont pas moins en première ligne de cette pandémie. Les infirmières et les doctoresses, les agentes d’entretien qui désinfectent tous les matins les hôpitaux, pharmaciennes – les femmes représentent plus de 70 % du personnel travaillant dans le secteur de la santé parmi 104 pays analysés par l’Organisation mondiale de la santé (TV5 Monde). En France, c’est 78 %. Et ce n’est pas tout, les enseignantes et les assistantes maternelles qui gardent les enfants du personnel hospitalier, les caissières aussi.
Et plus encore, à la maison les couples doivent partager le temps consacré aux enfants et celui consacré au travail. L’un va peut-être argumenter qu’il doit davantage se consacrer à son travail car plus « important » ou « mieux rémunéré » ou encore « avec plus de responsabilités ». Devinez lequel des deux dans les couples hétérosexuels. Par ailleurs, qu’en est-il des familles monoparentales dans lesquels vivent 6 millions de personnes en France ? En France, 25 % des enfants vivent dans une famille monoparentale et dans 90 % le parent est une femme. Comment font-elles pour gérer seules leur emploi, leurs enfants, le foyer ?
On continue ? On peut. L’organisation #NousToutes estime à 200 000 le nombre de femmes enfermées avec un conjoint violent. Et les délais d’allongement des IVG ont été refusés.

Photographie de Lexis Parsons, disponible sur Unsplash
Recevez
Les Glorieuses
tous les mercredis
Et pourtant, nous vivions une période déterminante pour les femmes, pour leurs droits. L’historien Yuval Noah Harari prévient dans une tribune du Financial Times : « Les décisions que les gens et les gouvernements prendront au cours des prochaines semaines façonneront probablement le monde pour les années à venir. » Pas seulement en ce qui concerne nos systèmes de santé mais aussi l’économie, la politique ou la culture. Et j’ajouterai la place des femmes dans notre société. Yuval Noah Harari montre qu’en temps normal, les gouvernements, les entreprises, les institutions ne seraient jamais d’accord pour mettre en œuvre des expériences. L’école à la maison par exemple. Le télétravail généralisé pour les cols blancs. Une augmentation de salaire pour les métiers précaires à risque. Jamais. Mais en temps de crise, c’est possible. Il ajoute qu’il y a alors deux choix à faire. Le premier conduit à choisir entre la surveillance totalitaire – qui implique d’utiliser les moyens alors réservés à la surveillance des terroristes sur les citoyen.ne.s comme le port d’un bracelet qui surveille notre température en temps réel et l’empouvoirement, la responsabilisation, des citoyens – se laver les mains parce qu’on comprend pourquoi c’est important. Le deuxième est l’isolement nationaliste et la solidarité mondiale.
À mon sens, il y a un troisième choix à faire. Profiter des inégalités construites par le système capitaliste pour rester au chaud chez soi – et fermer les yeux sur les inégalités aggravées par la crise ou faire le choix d’une solidarité de genres et de classes.
Le premier choix consisterait à ne rien faire puisque c’est exactement ce qu’il se passe. L’absence de femmes dans l’entourage du président ou du Premier ministre ou encore le très faible nombre de femmes décisionnaires dans cette crise conduit à invisibiliser leurs besoins. Ce premier choix (un non-choix reste un choix) impliquerait une absence de revalorisation des salaires des femmes « au front », une dévaluation de l’implication des femmes dans la crise (elles sont absentes des postes « visibles », dans les médias ou dans les conseils et seront vraisemblablement absentes des photos qui célébreront la « victoire » de sortie de crise…). Et c’est déjà ce qu’il se passe. On pourrait aller plus loin et imaginer la suite logique : on remercierait les femmes de s’occuper bravement de leurs enfants et de faire l’école à la maison tout en se satisfaisant d’un retour aux rôles dits « traditionnels ».
Le second choix, celui de la solidarité, est courageux. Il garantit un allongement de la durée légale de l’IVG car une saturation des centres est prévisible, les mineures peuvent difficilement sortir de chez elles sans se justifier et il n’est plus possible d’aller en Espagne ou aux Pays-Bas quand le délai est dépassé. Il implique une revalorisation économique des salaires des personnes aux premières lignes de cette pandémie. Il remet en cause le modèle économique actuel construit en grande partie sur le travail bénévole des femmes – à la maison ou ailleurs.
J’ai récemment appris que « courage » est un dérivé de l’ancien français, corage, venant lui-même du latin cor (« cœur »). Le sens premier serait de faire quelque chose « de tout son cœur ».
Nous avons un choix à faire. Nous pouvons faire le choix d’une solidarité des genres ou nous pouvons continuer à user d’un système inégalitaire qui vit ses dernières heures, en prenant le risque de retourner à des rôles traditionnels. L’un est courageux, l’autre non.