Dans cette conversation, la chorégraphe sud-africaine Dada Masilo parle de la vulnérabilité indispensable pour créer et pourquoi vieillir fait d’elle une meilleure chorégraphe.

par Rebecca Amsellem

Dada Masilo est danseuse et chorégraphe, elle a 37 ans. Elle est née à Soweto en Afrique du Sud. Ses oeuvres sont souvent des adaptations de grands classiques – comme le Lac des Cygnes ou Carmen – auxquelles elle ajoute une dose de politique et y rend explicites des sujets liés à l’homosexualités, aux relations interraciales ou encore aux violences faites aux femmes et commises par des hommes. Son dernier ballet, « Le Sacrifice » sera à La Villette (Porte de Pantin) du 7 au 10 décembre 2022. Cela dure une heure et les billets coûtent entre 10€ et 26€.

Cette conversation a eu lieu le 8 novembre dernier en anglais. Pour plus de clarté, celle-ci a été éditée. Elle s’est déroulée en anglais, vous pouvez retrouver la version originale à la fin de la newsletter.

Rebecca Amsellem Vous proposez régulièrement des réécritures du répertoire classique en redéfinissant les personnages au-delà des stéréotypes de genre. En ce sens, qualifieriez-vous votre travail de chorégraphie féministe. 

Dada Masilo Il est très difficile de définir ce qu’est le féminisme. Très souvent, les gens se trompent en pensant que les féministes détestent les hommes, ce qui n’est pas le cas. Mon travail met en lumière la défense des droits des homosexuels et des lesbiennes. Nous avons tous et toutes des droits, et nous devons respecter les droits de chacun e, c’est la chose la plus importante pour moi. J’accorde une très grande importance aux droits des femmes, évidemment, car nous avons, en particulier à Johannesburg, beaucoup de violences sexistes fondées sur le genre. C’est un problème que je voulais aborder.

Rebecca Amsellem Votre dernier spectacle est une adaptation du Sacrifice d’Igor Stravinsky. C’est l’histoire d’une jeune fille destinée à mourir selon un rite. À propos de cette pièce, vous avez dit : « Je voulais créer une œuvre où l’on ne regarde pas seulement la mort comme triste et morbide, on peut y trouver de la beauté. Je voulais que ce soit une œuvre qui nous pousse à engager profondément dans nos émotions, à accepter notre vulnérabilité. » Je pense qu’on va vers une société poussant la mort le plus loin possible, même si elle est partout. Est-ce pour cela que vous avez décidé d’adapter ce ballet ? 

Dada Masilo J’ai décidé d’adapter ce ballet parce que je voulais faire des recherches sur nos traditions en Afrique du Sud. Nous avons tellement de rituels, de traditions, de cultures et de langues et je voulais mettre cela en avant. Les rituels que nous accomplissons sont si importants et si beaux dans la vie et dans la mort. Ce ballet consiste à réunir les deux. Donner naissance n’est pas plus important que mourir. Je pense qu’il y a une beauté à mourir parce que cela signifie que vous êtes venu e au monde et que vous avez vécu, puis vous vous êtes endormi e. Il y a quelque chose de vraiment transcendant dans ce sujet, parce que vous ne vous souvenez pas de ce que c’était quand vous étiez dans l’utérus et vous ne vous souvenez pas non plus de ce que c’était quand vous êtes mort. Les deux coexistent. Je voulais essayer de trouver la beauté dans les deux. 

Rebecca Amsellem J’ai vu que vous avez utilisé le mot « invétérée » pour vous décrire. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une qualité obligatoire quand on veut être chorégraphe ? 

Dada Masilo Certainement. Être sans vergogne, surtout en tant que chorégraphe, est une qualité à laquelle il faut s’accrocher car la chorégraphie est si difficile. Si vous vous excusez d’exister, vous n’allez jamais vraiment faire quoi que ce soit. Il s’agit d’être sans peur. Il s’agit d’être têtue. Mais pas arrogante. Et il y a une différence entre être têtue et être arrogante. Et cette différence, c’est l’affirmation de soi : si quelqu’un me dit que quelque chose est impossible, alors je me réveillerai à 3 heures du matin et je ferai en sorte que ça marche. Être chorégraphe, c’est s’affirmer. Je sais que je suis complètement vulnérable, mais c’est ce qu’il faut pour créer quoi que ce soit. Vous devez être vulnérable parce que vous ne pouvez pas créer quand vous avez un mur devant vous. Je veux que le public ressente ce qu’il ressent. Amour, joie, humour, tristesse. Je veux qu’ils et elles ressentent vraiment. C’est la base du travail que je crée. Je veux mouvoir les gens. Je veux qu’ils et elles ressentent et ne se contentent pas de sortir en disant « J’ai vu de beaux gestes sur scène ». Je n’aime pas le mouvement abstrait. Le mouvement doit signifier quelque chose.

Rebecca Amsellem J’ai lu quelques choses écrites par des chorégraphes comme Loïe Fuller ou Isadora Duncan ou Pina Bausch, et mon impression générale est qu’elles parlaient toutes de la chorégraphie comme d’un sentiment qui se partage et non d’une danse qui se partage. 

Dada Masilo Absolument. Ce qui m’aide à créer du « vocabulaire du mouvement », c’est que je me mets en studio et je me demande « qu’est-ce que je ressens ? » L’avantage de travailler avec les classiques, c’est que vous pouvez incarner un personnage qui n’est pas vous. Je n’essaie pas de faire l’histoire de la vie de Dada Masilo, mais il y a tellement de moi là-dedans. Je ne ferai jamais une histoire de ma vie. Mais quand vous incarnez un personnage, vous pouvez partager et permettre aux gens de se sentir avec vous. 

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Rebecca Amsellem J’ai l’impression que la chorégraphie a une relation étrange/tendue avec la notion de pouvoir. Chorégraphier consiste à dire au corps de ballet quoi faire, c’est très vertical. En même temps, c’est un processus très créatif et une activité très créative. Comment composez-vous avec les deux ? 

Dada Masilo Pour moi, chorégraphier est très difficile. Je chorégraphie par défaut. Je n’aimais pas ça. Ce n’était pas mon activité favorite. J’ai commencé à chorégraphier lorsque j’ai intégré P.A.R.T.S. – Performing Arts Research and Training Studios à Bruxelles. Là nous étions obligé e s de chorégraphier. Ensuite, j’ai commencé à en apprendre davantage sur cette relation entre la chorégraphie et le pouvoir et que cela peut vraiment être dévorant. Cela peut vous consumer, et cela peut vous vaincre, cela peut vous frustrer. Pour y remédier, vous devez avoir une vision. Et une fois que vous savez ce que vous essayez de dire, la partie « domination » disparaît. En termes de danse, je travaille avec de très grandes personnalités, et quand j’auditionne des danseurs et des danseuses, je cherche des gens qui ont de la présence, pas seulement de la technique, car il ne s’agit pas de montrer de la technique. Il s’agit de faire ressentir aux gens, pas de faire ce qu’on vous a dit de faire. 

Rebecca Amsellem Le chorégraphe Alvin Ailey, a dit un jour : « Le processus de création n’est pas contrôlé par un interrupteur que vous pouvez simplement activer ou désactiver ; c’est avec vous tout le temps. » Comment définiriez-vous le vôtre ? 

Dada Masilo Je me réveille à 3 heures du matin. Quand je suis dans un processus créatif, j’ai tendance à aller en studio et à travailler avec les danseurs et danseuses et penser, lorsque je suis rentée à la maison, que rien ne fait sens. Mais la plupart du temps, c’est à 3 heures du matin que je me réveille et quelque chose fait sens. La création reste avec vous tout le temps. 

Rebecca Amsellem Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui a la trentaine ou la quarantaine et qui décide soudainement de chorégraphier ? 

Dada Masilo Ce qui est beau dans la trentaine et la quarantaine, c’est qu’il y a une maturité qui vient avec ce que vous faites. Dans ma vingtaine, je voulais juste danser, je ne me connectais pas vraiment visuellement avec le travail que je faisais. Aujourd’hui j’ai 37 ans et je suis davantage intéressée à prendre soin de mon corps. À 20 ans, on ne veut pas prendre soin de son corps. Vous voulez voir toutes les choses étranges que votre corps peut faire, toutes les choses dangereuses. Maintenant que j’ai 37 ans, je peux sentir la maturité. C’est une belle chose parce qu’alors ça change votre façon de travailler, parce que vous ne faites pas que malmener votre corps, vous en prenez soin et vous comprenez que si vous souhaitez avoir de la longévité dans votre carrière, alors la chose la plus importante est de prendre soin de votre corps. 

Rebecca Amsellem Quand on est artiste, on met toute son énergie dans son processus créatif et puis on se jette à l’eau. On sort un film, on montre un ballet, on expose une œuvre. Les critiques arrivent. Comment gérez-vous cela ? Lisez-vous les critiques ? Avez-vous un rituel ? 

Dada Masilo J’étais à une conférence de presse à Vienne en août et un critique m’a demandé si je lisais mes critiques. J’ai répondu que non, que j’ai arrêté de lire les critiques car je les trouve toxiques pour moi. Oui, je montre mon travail et je me rends vulnérable. C’est mon choix. Et je comprends que si vous faites vraiment quelque chose, il y aura des critiques. Mais j’ai choisi de ne pas lire les critiques car c’est l’opinion d’une seule personne. Je préfère parler aux masses et découvrir ce qu’elles ressentent plutôt que lire les gens qui critiquent parce que c’est leur travail. La critique fait partie de ce que nous faisons dans la vie de tous les jours. Mais je pense que vous pouvez choisir de vous y engager ou de ne pas vous y engager. La plupart du temps, je choisis de ne pas m’y engager. Mon manager m’a dit, si vous croyez aux bonnes critiques, vous devez aussi croire aux mauvaises. Il n’est donc pas possible de lire uniquement les bonnes critiques. Il faut aussi lire les mauvaises. 

Rebecca Amsellem Une des réflexions qui m’animent est d’imaginer une société inclusive, une sorte d’utopie féministe. L’idée est donc de se projeter. La révolution féministe est faite. Nous vivons dans une société parfaitement égalitaire. C’est un rêve. Dans cette société, comment définiriez-vous la beauté ? À quoi ressemblerait la beauté dans cette société ? 

Dada Masilo Je pense que la beauté pour moi serait la démocratie. Ce serait la tolérance, ce serait que les gens ne se minent pas les uns les autres. Je dis toujours, parce que je travaille avec un casting entièrement masculin et gay, que si vous ne comprenez pas quelque chose, renseignez-vous ou demandez. Et ils vous diront que l’amour c’est l’amour. J’aime les gens. Cela n’a rien à voir avec le sexe ou quoi que ce soit. J’aime juste la personne parce que je l’aime. Si nous pouvions vivre dans un monde où chacun e puisse accepter que chaque personne est différente, alors je pense que les choses seraient meilleures. Je veux juste répandre l’amour. L’une des choses à propos du Sacrifice est que je voulais faire une œuvre sur la guérison, que vous ayez perdu votre partenaire, votre enfant, votre mère, votre père. Nous vivons à l’ère numérique où nous sommes toujours sur l’ordinateur, sur le téléphone, sur l’iPad, et nous avons cessé de ressentir. Je veux que les gens ressentent, vraiment.

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