Je déteste les vacances d’été. Depuis toute petite. Je regarde une tante allongée sur le sable rôtir sans crème solaire et je n’ai qu’une envie, c’est de lui donner un fascicule sur le cancer de la peau. J’écoute une connaissance s’émerveiller sur les origines du concept de la dolce far niente comme si c’était Kafka qui avait découvert le concept de la psychanalyse et j’ai envie de fuir. Très loin. Au bureau par exemple.
Je ne suis pas une grande fan des vacances d’été donc. Mais ça, c’était avant. Cet été, je me suis surprise à apprécier des moments que j’avais pourtant savamment appris à redouter plus que tout. Se retrouver sans portable au milieu de nulle part et – par la force des choses – devoir écouter et même participer à des conversations des personnes m’entourant (je vous conseille, non seulement les gens sont intéressants mais en plus ils sont drôles). Être en syndrome pré-menstruel pendant un trajet de voiture qui devait durer des heures, avec un niveau d’essence exceptionnellement bas, et durant lequel on ne croisait que des routes désertiques et des villages fantômes. A ce sujet, je vous conseille de voir une fois dans votre vie (mais quatre fois c’est mieux), mon amie (en photo ci-dessous) m’imiter lorsque j’ai été confrontée à cette situation. Elle met ses deux mains sur un volant imaginaire (c’est moi qui conduisait), prend une voix fluette un peu énervante (ça, je ne comprends pas du tout) et commence « Mais euh, je veux dire euh, je pense que je suis plutôt une fille de la mer, de la ville à la rigueur, je ne suis pas très route abandonnée et réservoir d’essence à sec tu vois ? ». Elle conclut l’imitation en présentant sa main comme si elle allait énoncer une évidence « Elle allait avoir ses règles. Je le savais, j’en étais sûre. Le problème, c’est que elle, elle ne le savait pas ». C’est vrai qu’elle a don. Elle semble toujours être plus informée de l’état de mon cycle menstruel que mon application Clue.

Eva & Rebecca sans syndrome pré-menstruel.
Si ces vacances ont été si exceptionnelles – et que cette rentrée est aussi douloureuse – c’est que j’y ai découvert l’intimité que j’ai réussi à créer avec mes amies. Des espaces de liberté où être soi-même n’est pas une option mais une évidence. Ce n’est pas la première fois que je discerne cette intimité, mais je me suis rendu compte à quel point elle m’était précieuse. Ce n’est pas de ma faute si j’ai été aussi longue à comprendre ça. Entre l’hypersexualisation des soirées pyjamas entre filles (hello, les batailles de polochons) et les représentations permanentes des soi-disant jalousies entre femmes, l’intimité et la confiance entre femmes n’a pas bonne presse. Pire, elles font figure d’ovni car délégitimées dans notre société et – de facto – dans nos imaginaires.

Ce n’est pas qu’on ne prend pas nos amitiés avec les femmes au sérieux. On répond au message à trois heures du matin pour rassurer sur le problème existentiel du « Coucher ou pas le premier soir ? » par le sempiternel « Comme tu veux meuf, je dors ». On se ramène un dimanche soir alors qu’on avait qu’une envie : faire sa to do list de la semaine (Ah. Ok. Apparemment je suis la seule à avoir ce kiffe). On rit, on pleure, on est là les unes pour les autres. Mais on n’érige pas ces engagements sur le même piédestal que les relations amoureuses. Elles passent TOUJOURS un peu après. La preuve, qui n’a jamais eu d’amie pour laquelle on était à deux doigts de lancer un avis de recherche après qu’elle soit tombée amoureuse (Je ne vaux pas mieux que les autres, je vous rassure).
« Je parle de toi et moi ». La meilleure amie de l’écrivaine anglaise Dolly Alderton, Farly, vient de répondre à une de ses énièmes angoisses sur son incapacité à s’engager dans une relation amoureuse (Tout ce que je sais sur l’amour, traduit par Valéry Lameignère, Editions Mazarine, 2018). « Tu es trop dure avec toi-même, Doll. Tu es capable d’aimer quelqu’un sur le long terme. Je dirais même que je ne connais personne qui y soit parvenu aussi bien que toi. » Alderton pense illico à ses relations amoureuses qui durent pourtant moins longtemps qu’un yaourt dans le frigo. Pas du tout à Farly. Pas du tout au fait qu’elles sont amies depuis plus de vingt ans et qu’elles sont toutes les deux engagées dans cette relation. Parce que dans une société obsédée par l’amour amoureux et par les couples (j’ai d’ailleurs découvert qu’il y avait un mot pour ça, la « matrimania ») et dont les fondements sont plus patriarcaux que la devise de la République française, les amitiés entre les femmes ne sont en aucun cas valorisées. Je rappelle quand même que les hommes ont carrément un mot – anglo-saxon certes – pour désigner leurs amitiés entre eux, les « bromances» – contraction de « brother » et « romance ». Vous pensez que les « sismances » n’existent pas parce que ce mot est objectivement très moche ? Pas du tout ! L’intimité entre les femmes – un des aspects fondamentaux de la sororité – est un outil puissant capable de mettre en péril une société dont la pérennité est assurée par la cooptation des hommes entre eux et des blanc·he·s entre eux.
Dolly Alderton se prend à réfléchir à son « problème » d’engagement qui n’en est finalement pas un. « J’ai songé au fait que notre amitié durait depuis vingt ans et qu’en deux décennies je ne m’étais jamais lassée d’elle. Que je n’avais fait que l’aimer davantage au fil des ans et des expériences partagées. (…) J’ai songé au sentiment de familiarité et de sécurité dont me baignait son amour. » Pour cette rentrée, je souhaite à toutes les femmes qui lisent cette newsletter de trouver leur Eva, Mila, Hannah, Camille parce que sans elles, je ne saurais certainement pas aussi idéalement de quoi « aimer » est le nom.