« Marge, il y a l’intuition féminine d’un côté et les faits de l’autre »

par Héloïse Bolle, Insaff El Hassini, Emilie Friedli et Rebecca Amsellem, porte-paroles du mouvement pour l’égalité salariale

En huit ans de mobilisation pour l’égalité salariale, la question qu’on a le plus souvent posée c’est : « Mais comment vous calculez cette date ? », on l’avait écrit dans la newsletter de lundi. C’est la première critique aussi, et ce cru n’a pas manqué.

Le mouvement #6Novembre11h25 est avant tout un succès : près de 400 parutions dans la presse, un message de soutien de la Première ministre Élisabeth Borne, des député·e·s et sénatrices d’EELV qui reversent leur salaire du jour à des associations luttant contre les violences faites aux femmes, et plus de 25 000 signatures à la pétition pour demander l’égalité salariale.

Et puis il y a cet éditorialiste avide de faire un peu de bruit le lendemain matin. Un éditorialiste qui connaît son talent, qui connaît son audience aussi, et qui décide de consacrer sa chronique de la matinale d’Inter à tenter de délégitimer le mouvement. Histoire de dire : « les filles, arrêtez vos bêtises, papa reprend les choses en main ».

Pour Dominique Seux, tout part d’une étude qu’il a lui-même menée et dont les fondements méthodologiques font envier tout doctorant sans financement : « J’ai interrogé (sans aucune rigueur scientifique c’est vrai) 10 personnes autour de moi hier et la quasi-totalité ont entendu et compris qu’il s’agirait de l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes ayant des métiers et des postes équivalents dans la même entreprise. »

Si l’éditorialiste avait intégré la rigueur enseignée au premier trimestre de toute école de journalisme, il aurait :
1) évité de citer la conclusion d’une question posée à 22 h 10 à un dîner mondain où la conversation se tarissait pour introduire la pertinence du propos qui allait suivre ;
2) entrepris de lire une de nos nombreuses publications sur le sujet.

Collage réalisé par Rebecca Amselllem en 2020

Nous répondons à cette chronique avec une première question : pourquoi la chronique de Dominique Seux est-elle misogyne ?
Cette chronique laisse entendre par un mansplaining qui n’a rien à envier aux discours de Bernard Pivot circa 1996 que de « de façon sûrement involontaire » (nous sommes si sottes) « nous laissons supposer dans le débat public […] que les écarts seraient aussi considérables à poste et temps de travail identiques ». Notre bêtise (les femmes ont des demi-cerveaux c’est bien connu) aurait eu pour conséquence de berner tout le monde et les invité·e·s du dîner de Dominique Seux en premier.
Quand on parle d’inégalités salariales, on mentionne trois statistiques : les trois sont justes, elles ne sont pas contradictoires et elles veulent toutes mettre en lumière une réalité spécifique. La première, 15,4 % (Eurostat) représente l’écart de salaire entre les hommes et les femmes pour un équivalent temps plein secteur public et privé confondus et pour les entreprises de plus de 10 salariés. Cette méthodologie permet de rendre compte des différences au niveau européen – c’est pour cette raison qu’on l’utilise. En effet, ce calcul a été réalisé pour la première fois en 2016 après avoir vu les Islandaises défiler dans la rue contre les inégalités salariales. La deuxième statistique c’est 4 %, elle est produite par l’Insee. Elle représente l’écart de salaire, à poste comparable, pour la même profession exercée chez le même employeur à temps plein. Même travail mais pas le même salaire : c’est ce qu’on appelle de la discrimination pure. Et oui, même pour la discrimination pure, il est important de se battre. Et enfin, cette dernière statistique, 24 %. Celle-ci est également produite par l’Insee et est mise régulièrement en avant par les syndicats. Elle intègre tous les secteurs et tous les temps de travail.
En légitimant la statistique de 4 % et en dénigrant les autres, il s’emploie à inverser la culpabilité – courant lorsqu’on parle d’inégalités femmes-hommes. Si les femmes gagnent moins (à poste égal), c’est parce que « les femmes n’occupent pas les mêmes postes », c’est parce qu’elles choisissent des secteurs moins lucratifs. Ce serait également parce qu’elles ne sauraient pas négocier, qu’elles n’oseraient pas demander d’augmentation ou qu’elles n’auraient pas assez d’ambition. En somme, si les femmes gagnent moins que les hommes, ce serait de leur faute.
Cette chronique s’évertue à délégitimer l’essence de notre mouvement : les inégalités salariales n’existeraient pas vraiment ou, en tout cas, ne sont pas suffisamment importantes pour être dénoncées.

Nous répondons à une deuxième question : pourquoi Dominique Seux a-t-il tort ?
Au-delà du manque de rigueur méthodologique et de l’imprécision statistique – de façon sûrement involontaire, dire que les inégalités salariales sont dues aux différences de postes dans une entreprise ou au fait que les femmes ne choisissent « les secteurs les plus lucratifs » c’est admettre qu’on n’a pas lu les travaux du prix Nobel d’économie de cette année, Claudia Goldin. « Pour près des cinq cents professions répertoriées dans le recensement américain, les deux tiers de la différence de revenus fondée sur le sexe proviennent de facteurs au sein même de chaque profession, écrit l’économiste (Career & Family – Women’s century-long journey toward equity, Princeton University Press, 2021). Même si les professions des femmes suivaient la répartition des hommes – si les femmes étaient médecins et les hommes infirmiers – cela n’effacerait, au maximum, qu’un tiers de la différence de revenus entre les hommes et les femmes. Ainsi, nous savons empiriquement que la part du lion de l’écart salarial vient d’autre chose. »
Ce problème sans nom, dont parle Claudia Goldin, en a un : il s’agit du « travail cupide » (greedy work). Cette expression reprend un terme utilisé par la journaliste Claire Cain Miller pour le New York Times (2019) pour désigner un travail qui rémunère de manière disproportionnée quelqu’un qui met à disposition tout son temps, même le libre qu’une personne qui a moins de contrôle sur ces heures. « La personne qui fait des heures supplémentaires, le week-end ou le soir, gagnera beaucoup plus – tellement plus que, même sur une base horaire, elle gagnera plus. » Les femmes – du fait des attentes sociétales qui leur sont imposées – ont moins de flexibilité dans le monde du travail et leur salaire en pâtit.
Le chroniqueur a tort d’affirmer que le vrai combat à mener consiste à réorienter les femmes vers des secteurs plus rémunérés. Non seulement cela ne leur permettrait pas d’être payées autant que les hommes mais en plus cela entraînerait un déficit des métiers les plus essentiels dans notre société : les métiers du soin ou encore de l’éducation. Souhaitons-nous une société sans institutrices, sans infirmières mais avec que des programmatrices ou d’autres métiers du secteur du numérique ?

Et nous terminons par répondre à une dernière question : pourquoi cette chronique n’est-elle que l’héritage de siècles de remise en cause de la parole des femmes ?
« Marge, il y a l’intuition féminine d’un côté et les faits de l’autre », pouvait-on entendre le père de Dickie, M. Greenleaf père, dire à Gwyneth Paltrow dans Le Talentueux Mr. Ripley. Miranda Fricker, philosophe américaine, appelle cela l’« injustice testimoniale ». La philosophe Kate Manne – qui publie en français Quand les hommes ont tous les droits, traduit par Françoise Bouillot, éditions Les Petits Matins, 2023) – explique que les femmes sont écartées ou délégitimées, non pour leur incompétence, « mais pour leur hypocrisie ou leurs mensonges supposés ». Ce procédé explique les mécanismes de dénigrement de la parole des femmes grâce aux stéréotypes sociaux sur la compétence ou la fiabilité d’une classe particulière de personnes.
De facto, nous avions tort.
Et ce mécanisme est d’autant plus flagrant lorsque l’éditorialiste utilise l’expression de  « péché véniel », comme si c’était la première fois dans l’Histoire que les femmes étaient accusées collectivement ou individuellement de « péché ». Employer un mot issu du champ lexical religieux pour désigner une soi-disant « erreur » place celle-ci sur le champ de la morale. En faisant cela, il se place lui-même en « faiseur » ou « défaiseur » de vérité. Judicieux lorsque ses arguments n’ont pas de fondement méthodologique solide.

Il nous importait de répondre à cette chronique, car le journaliste donne du grain à moudre aux détracteurs, aux vrais. À ceux qui disent que les inégalités salariales n’existent pas, à ceux qui disent que les femmes devraient se retirer du marché du travail pour faire baisser le taux de chômage, à ceux qui s’évertuent à mettre toute leur énergie (et leur temps d’antenne ?) à freiner l’avancée – inexorable nous l’espérons –  vers l’égalité. Car un monde égalitaire ne sera possible qu’avec la vigilance et la responsabilisation de toutes et tous.

Merci à toutes et tous pour votre relais de notre mouvement pour l’égalité salariale, prochaine étape : nous portons la pétition à Matignon et à l’Élysée.

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