Je fais partie de ces personnes à qui on raconte sa vie assez facilement. Je n’ai jamais compris pourquoi. Mais il n’empêche, je peux participer à un brunch où je ne connais personne à part, assez vaguement, la personne qui m’a invitée quelques minutes plus tôt dans la rue et une personne va systématiquement venir me raconter sa vie. De A à Z. Cela peut prendre des heures. Chacun·e a « son » histoire et j’adore les écouter. Celles des femmes qui commencent par « Non mais vous ne devinerez jamais ce que ce mec a osé me faire » sont clairement mes préférées. Celles des hommes qui se terminent par « Non, mais laisse tomber, elle était folle » sont celles qui me font perdre le plus mon temps.
Je me suis toujours méfiée des hommes qui disent de leurs ex-compagnes qu’elles sont folles. Une intuition peut-être. Je me demande deux choses, à chaque fois. Pourquoi cet homme se sent-il obligé de dévaloriser une femme qu’il a aimé ? Et, si cette femme a effectivement eu un comportement pouvant être qualifié de « fou », qu’est-ce que cet homme a-t-il bien pu lui faire pour qu’elle en arrive là ?
En politique, c’est la même chose. Le 4 octobre dernier, le Président Trump, ce « génie stable » (ses propres mots donc – cette opinion n’étant partagée par personne d’autre que lui-même), a qualifié la membre du Congrès Alexandria Ocasio Cortez (fréquemment surnommée AOC) dans un tweet de « folle », « a wack job » en anglais.

Que s’était-il passé ? La démocrate était en pleine réunion avec les personnes de sa circonscription lorsque l’une d’entre elles s’est levée, a pris le micro et s’est exclamée qu’il ne nous restait que quelques mois à vivre si nous ne faisions rien contre le réchauffement climatique. La personne a ensuite proposé la solution suivante : « Nous devons commencer à manger des bébés ! Nous n’avons pas assez de temps! … Nous devons nous débarrasser des bébés ! ».
L’histoire aurait pu s’arrêter là mais c’est sans compter sur l’usage généreux des réseaux sociaux par le Président et sa famille. Le fils du Président américain s’est empressé de relayer la vidéo sur les réseaux sociaux avec la mention « Une partisane normale d’AOC pour moi. » (Ironie du sort, l’intervenante était une militante pro-Trump). Quelques minutes plus tard, c’était le Président lui-même qui qualifiait la membre du Congrès de « folle ».
Non, cette newsletter n’a pas pour objet les erreurs d’orientation professionnelle reconnues sur le tard mais bien ce besoin fréquent qu’ont les personnes dominantes dans notre société patriarcale (j’aurais bien écrit les hommes mais je voulais éviter un ou deux trolls) (oupsy) de dévaloriser les femmes en les traitant de folles.
Mec chelou du brunch, Trump : même combat donc. En France, c’est Ségolène Royal qui rappelle sur France Inter qu’elle est souvent victime de cette dévalorisation : « Le plus dur c’est d’être mise en cause dans son intelligence, d’être traitée de folle.  C’est très fréquent d’être traitée de folle, de quelqu’un d’incontrôlable, qui va perdre ses nerfs, qui fait des colères. J’ai repris les attaques de mon camps – les adversaires, c’est la règle du jeu – mais de son propre camps, aucun homme politique n’a connu cela et ce que j’ai voulu décrire c’est ce qu’une femme subit en politique et qu’un homme ne subit pas, en mettant bout à bout l’ensemble de ces attaques. »
Quel est le problème sous-jacent ? Que les hommes traitent les femmes de folles quand ils sont à court d’argument ? Non. Le problème est que cette réthorique fonctionne, et a toujours fonctionné.

La prétendue folie des femmes est sans doute la meilleure excuse historique pour les tenir éloignées du pouvoir, pour les délégitimer. Cette « injure » s’est politisée à la fin du XIXème siècle avec l’essor de ce qu’on considérait être « la nouvelle femme ». Une femme indépendante qui n’avait pas peur de ses émotions.

Cette « nouvelle femme » était aussi celle qui voulait voter. J’écrivais il y a quelques temps, qu’un législateur du Massachusetts avait ainsi déclaré, pour répondre aux mouvements des suffragettes, « accordez le suffrage aux femmes, et vous devrez construire des asiles dans chaque pays et établir un tribune de divorce dans chaque ville. Les femmes sont trop nerveuses et hystériques pour un jour être impliquées dans la politique » (Fragiles ou Contagieuses).

Ce qui est génial et terrifiant c’est que cela fonctionne. La supposée instabilité émotionnelle des femmes est bien ancrée dans l’imaginaire collectif. Alors qu’en réalité, les hommes traitent les femmes de folles lorsque leurs comportements remettent en cause leur pouvoir – dans la sphère publique comme dans la sphère privée. A cette pseudo injure, la réponse d’Alexandria Ocazio-Cortez ne s’est pas faite attendre « mieux vaut être ‘folle’ qu’un « criminel qui trahit notre pays ». Les « folles » d’alors étaient celles qui voulaient étudier, qui voulaient voter. Les « folles » d’aujourd’hui sont celles qui veulent changer de structure pour améliorer les conditions des opprimé·e·s.

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