J’ai – toujours – eu peur d’être déséquilibrée. Quand je dis « toujours », je me rappelle que cela faisait partie des mauvaises pensées à chasser au moment de me coucher lorsque j’avais à peine six ans. Toujours donc.
Depuis que j’ai décidé de faire de l’activisme une de mes activités principales, je suis face à un sentiment contradictoire.
D’un côté, je n’ai jamais été aussi apaisée. Les minuscules mais innombrables frustrations que je vivais quotidiennement sont désormais justifiées par une prise de conscience : nous vivions dans une société patriarcale qui, de facto, place les femmes dans un état de subordonnées. Ces postulats inexpliqués – « euh mais pourquoi euh le masculin l’emporte euh sur le féminin », m’entends-je demander d’une voix très fluette en CE2 – sont désormais déconstruits grâce aux enseignements – théoriques et pratiques – des nombreuses féministes. Ce sentiment de ne jamais être à sa place est atténué car il est 1) partagé par la moitié de l’humanité ; 2) justifié par des siècles d’injustices.
D’un autre côté, l’activisme tient son essence dans le bousculement permanent des systèmes. Car ces systèmes, dont la force réside dans la capacité à se renforcer de manière endogène, sont si bien installés qu’on en vient à douter. J’ajouterai que ceux qui ont tout à gagner à délégitimer, voire diaboliser notre cause auprès d’un publie encore un peu étranger aux bienfaits de l’égalité nous font douter de notre équilibre mentale.
Et c’est reparti pour les collages. Celui-ci (qui m’a pris au moins 25 min à faire, admirez la précision du découpage SVP) a été réalisé à partir de deux photos : l’une est de Ingrid Amslinger et l’autre de Danielle Geathers.
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Avons-nous raison de vouloir à ce point bousculer ce système ? Je me le demande constamment. Le doute n’a rien à voir avec une remise en cause des objets de notre lutte mais avec la dureté de l’engagement. Les attaques sont incessantes, les soutiens peu visibles, peu nombreux, et l’entourage moins proche confond des propos publiés sur Twitter avec la liste des sujets qu’il faut absolument aborder quand on nous croise.
Les victoires accentuent la haine, la détestation viscérale de la part de ceux qui ne voient pas d’inconvénient à continuer de vivre dans ce système. Nous en arrivons à normaliser des situations où une députée est la cible de racistes d’extrême droite, la gauche française – censée être plus proche des idées féministes – brille par son incapacité persistante à mettre des femmes à sa tête, un fonctionnaire du ministère délégué chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances fait du zèle en voulant interdire un nouvel essai féministe (le lien est dans la revue de presse, l’histoire est hilarante tellement elle est absurde), une de nos consœurs activistes et conseillère de Paris a dû accepter une protection policière temporaire.
Ce qu’on nous reproche c’est la « radicalité » de nos actions. Dans un communiqué de presse, le groupe politique majoritaire au Conseil de Paris, « Paris en Commun », a par exemple parler de « violences » pour dénoncer les actions militantes de deux conseillères de Paris, Alice Coffin et Raphaëlle Rémy-Leleu, Mais lorsqu’on s’intéresse à la nature de celles-ci –que ce soit coller des lettres sur des murs, écrire sur des banderoles ou encore marcher pacifiquement dans la rue – on y voit une forme d’équilibre. Les actions des militantes, des activistes, des compagnon·ne·s de route des mouvements féministes ont la particularité d’être pacifiques et complètement dénué de violence. L’équilibre réside dans le fait que ces actions sont mesurées (surtout quand on voir ce qui est dénoncé). Et la radicalité de la pensée est cantonnée à la volonté de changer de système.
L’équilibre est perçu comme un attribut de « personne faible ». Et on sait à quel point la faiblesse n’a pas bonne réputation. Lorsqu’on dit d’une personne qu’elle est « équilibrée », disait Camus dans une conférence à Athènes en 1955, on sous-entend une forme de dédain. (L’Avenir de la civilisation européenne, entretien avec Albert Camus, Union culturelle gréco-française, 1956). C’était avant la hype du chien tête en bas sur Instagram mais quand même, l’équilibre serait pauvre en substance. « En fait, dit Camus à cette même conférence, l’équilibre est un effort et un courage de tous les instants. La société qui aura ce courage est la vraie société de l’avenir. »
Et c’est ce courage que nous devons avoir aujourd’hui. Tout bousculer, parce que c’est le patriarcat qui est déséquilibré, pas nous. L’équilibre, c’est une société où les femmes noires ne font pas l’objet de dessins racistes ni sexistes, où les lesbiennes ne sont pas invisibilisées, où les activistes n’ont pas peur pour leur sécurité, et j’en passe. L’équilibre, c’est aussi la manière dont on peut dépeindre les moyens qui ont été choisis par les causes féministes pour atteindre cette société. Et la radicalité est indispensable pour atteindre cet équilibre. Alors à nous d’avoir le courage de la radicalité.