Publier, c’est gagner. Entretien avec l’autrice Erica Jong

par Rebecca Amsellem

Lorsque Le Complexe d’Icare est publié en 1973, c’est une révolution. Nous sommes en pleine libération sexuelle aux États-Unis et pourtant, il semble que c’est la première fois qu’un personnage féminin parle à la première personne de ses désirs sexuels. Les premiers volumes du journal d’Anaïs Nin ont bien été publiés quelques années plus tôt, mais dans une version très expurgée par son premier mari, Hugh Guiler. Le Complexe d’Icare a une autre saveur, la langue est crue, les mots précis, les désirs décrits.

Le livre commence dans un avion à destination de Vienne. Isadora Wing, journaliste juive new-yorkaise de 29 ans y est entourée de 117 psychanalystes se rendant pour la première fois en Europe pour le premier congrès de psychanalystes depuis l’Holocauste. « Ils étaient cent dix-sept psychanalystes sur ce vol Pan Am à destination de Vienne. Cent dix-sept, dont au moins six m’avaient soignée, sans parler d’un septième que j’avais épousé. Cela dit, Dieu sait si c’était à l’imbécillité de ces Jivaros rétrécisseurs de psyché ou à ma nature et à sa splendide imperméabilité à la psychanalyse que je devais d’avoir encore plus peur maintenant, si possible, de l’avion qu’au début de mes aventures psychanalytiques, quelque treize années plus tôt. » Isadora Wing accompagne son deuxième mari, fantasme sur d’autre et parle librement de ses désirs. « Pourquoi une femme n’aurait-elle pas le droit de dire sa vérité sans être traitée de putain ? » dit l’héroïne.

Depuis sa publication, Le Complexe d’Icare (Éditions Robert Laffont) s’est vendu à plus de 20 millions d’exemplaires dans le monde. Pour la dernière newsletter de l’année, j’ai la joie de vous proposer un échange avec son autrice, Erica Jong. Cette dernière a récemment publié Monsieur le Président suivi de Écrire pour vivre aux Éditions du Portrait.

Rebecca Amsellem En guise d’épigraphe pour votre texte, Écrire pour vivre, vous citez l’écrivain Amos Oz : « Enfant, j’espérais devenir un livre en grandissant. Pas un écrivain, un livre : les hommes se font tuer comme des fourmis. Les écrivains aussi. Mais un livre, même s’il est méthodiquement détruit, il en restera toujours quelque part un exemplaire qui ressuscitera sur une étagère, au fond d’une étagère dans quelque bibliothèque perdue, à Reykjavik, Valladolid ou Vancouver. » Quel livre rêveriez-vous d’être ?

Erica Jong Quel est l’un de mes livres préférés ? Hummmm… Pour jouer la sécurité, je vais choisir un de mes propres livres. Je dirais Le Complexe d’Icare.

Rebecca Amsellem Ce livre, Le Complexe d’Icare, est le deuxième livre féministe que j’ai lu dans ma vie. Ce fut une étincelle qui précipita ma conversion féministe. Peu de temps auparavant, j’avais lu Les Journaux d’Anaïs Nin et trouvé dans ces deux textes de nombreuses similitudes. La première serait que le personnage principal parlait si ouvertement et si intelligemment de sexe. La seconde était que « libération » et « bonheur » ne vont pas toujours de pair. Avez-vous été influencée par les œuvres d’Anaïs Nin ?

Erica Jong J’ai toujours aimé son travail. Il est différent du mien mais j’ai toujours aimé la façon dont elle pensait la plénitude de la vie.

Rebecca Amsellem « Les succès peuvent s’avérer aussi éprouvants que les échecs. Je me suis sentie publique – comme une grenouille (mes excuses à Emily Dickinson). Chacun me jugeait à l’aune de mes débuts. Or j’étais si jeune, si novice encore. On me renvoyait systématiquement au “fameux bouquin”. » Comment avez-vous surmonté la peur d’être constamment jugée à l’aune de ce premier succès ?

Erica Jong Je n’ai jamais surmonté cette peur. La peur est toujours là. Je pense que lorsque vous écrivez très honnêtement sur la vie, la peur ne disparaît jamais parce que tant de gens peuvent mal interpréter ce que vous écrivez – et ils le font toujours.

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Rebecca Amsellem Est-ce que les gens vous écrivent encore pour vous dire l’effet que Le Complexe d’Icare leur a fait (évidemment puisque je viens de le faire) ?

Erica Jong Oui. Les hommes comme les femmes. Des jeunes qui découvrent le livre m’écrivent pour me dire qu’il est toujours d’actualité. Les personnes âgées redécouvrent le livre et me contactent.

Rebecca Amsellem Vous proposez une série de conseils dans ce nouvel ouvrage, l’un d’eux est « Oubliez les critiques ». Vous ne les lisez jamais ?

Erica Jong Il est impossible d’éviter les critiques. Quelqu’un vous les cite toujours… Surtout les mauvaises. Vous ne voulez pas les lire, mais vous ne pouvez pas y parvenir. Les gens arrivent toujours à vous. Surtout s’ils sont vraiment méchants. Les gens aiment être méchants avec les écrivains parce que tant de gens veulent être écrivain·e·s que c’est comme leur revanche.

Rebecca Amsellem Vous dites aussi : « Il n’y a pas de règles. » Cela signifie-t-il que vous pouvez écrire sur tout ce qui vous arrive même si cela passe outre l’intimité de votre entourage ?

Erica Jong Je pense que chaque écrivain·e qui a vécu traverse cette intimité. Il est impossible de ne pas le faire.

Rebecca Amsellem Vous parlez de moments où vous vous êtes sentie pétrifiée à l’idée de « mettre le moindre mot sur la page ». Avez-vous une sorte de rituel pour surmonter cette peur ?

Erica Jong Non. Je sais juste que chaque écrivain·e qui essaie d’écrire la vérité ressent cela et je sais que nous ressentons tous et toutes cela. Nous ne voulons pas forcément communiquer cette vérité, mais nous savons que nous devons le faire.

Rebecca Amsellem Dans ce texte, vous citez une allocation donnée devant des étudiant·e·s. Vous dites : « Qui contrôle les mots contrôle les conversations ; qui contrôle les conversations contrôle le résultat ; qui prépare le terrain pour les débats les a déjà gagnés » – où pensez-vous que nous en sommes dans la bataille de la langue – sommes-nous – les féministes – gagnantes ?

Erica Jong Présenter une idée au public, c’est déjà gagner. Cela signifie que vous avez surmonté la peur d’écrire, que vous avez diffusé l’idée et que d’autres personnes réagissent. C’est cela gagner. Notre victoire est de diffuser ces idées.

Rebecca Amsellem Je pose cette dernière question à toutes les personnes que j’interviewe. Si nous vivions dans cette société féministe inclusive dont nous avons envie et que cela se produit, et quel est le détail que vous voyez qui vous fait réaliser que nous atteignons cela ?

Erica Jong Parfois, nous pensons que nous allons l’atteindre, mais nous ne l’atteignons jamais tout à fait. C’est ce que je pense. On ne l’atteint jamais tout à fait. Il y a toujours un autre niveau à atteindre et vous pouvez être… Eh bien, plus vous y pensez, plus vous avez peur.

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