En 2017, la journaliste Sian Norris couvrait en Roumanie un sujet qu’elle croyait à priori simple et sans embûches : le référendum sur le mariage pour toutes et tous. Mais elle est tombée sur une histoire bien plus grande.
“Toutes et tous les activistes n’arrêtaient pas de parler de grosses organisations américaines de défense de la ‘liberté religieuse’ qui s’impliquaient dans le référendum”, se souvient-elle. C’était déroutant pour la journaliste, qui voulait savoir pourquoi les groupes fondamentalistes chrétiens américains s’intéressaient à la politique intérieure de ce “petit pays européen et moderne”.
Plus elle travaillait sur le sujet, plus elle voyait revenir les mêmes groupes d’influence. Ces réseaux étaient actifs contre les droits LGBTQIA+, mais aussi en Irlande en 2018 pendant le référendum pour décriminaliser l’avortement, et en Pologne, où le droit à l’avortement a été à nouveau restreint en 2021. En effet, partout en Europe et aux États-Unis, “l’extrême droite instrumentalisait l’avortement pour diffuser ses théories complotistes et, au final, renforcer une idéologie fasciste,” raconte Sian Norris.
Dans son nouveau livre, Bodies Under Siege: How the far-right attack on reproductive rights went global, elle met à nu les réseaux qui font la promotion d’une idéologie extrémiste et contribuent à la normaliser partout dans le monde.
Leurs racines remontent aux groupes fondamentalistes américains qu’elle a rencontrés pour la première fois en Roumanie, mais aussi à des oligarques russes et des aristocrates européen·ne·s qui promeuvent des théories du complot racistes et d’extrême droite qui condamneraient les femmes blanches à une vie de reproduction forcée, soumettraient les femmes racisées à la stérilisation et étoufferaient complètement les identités queer.
Les résultats ont été dévastateurs. Roe v Wade a été annulé aux États-Unis, privant des millions de personnes de leur droit à l’avortement. En Europe, la normalisation de la politique nativiste qui s’oppose aux droits LGBTQIA+ et reproductifs a catapulté l’extrême droite à des postes de pouvoir en Italie, en Allemagne, en Finlande et en Espagne. En Hongrie, les citoyen·ne·s sont encouragé·e·s à dénoncer les familles de même genre aux autorités et la transition de genre a été interdite.
Dans une interview avec la newsletter Impact, Sian Norris explique comment l’idéologie extrémiste et suprémaciste blanche autour de l’avortement et les droits LGBTQIA+ entre dans les sphères politiques traditionnelle en Europe, et comment riposter.

Megan Clement — Dans le livre, vous décrivez un processus par lequel les idées fascistes d’extrême droite passent de la frange extrémiste jusqu’à la politique dominante. Pouvez-vous expliquer comment fonctionne ce processus ?
Sian Norris — La rhétorique extrémiste sur le droit à l’avortement, le rôle des femmes dans la société et le corps des femmes est en train de sortir des recoins sombres d’Internet et d’être presque blanchie par des organisations à priori respectables avec des idées d’extrême droite ou fascisantes. Puis elle est diffusée par le biais de politiques gouvernementales. La théorie du grand remplacement est une idée qui est née à l’extrême droite et qui est présente sur Internet depuis longtemps. Elle dit que les Blancs sont remplacés, qu’il y a un génocide blanc, et que pour vaincre cela, nous avons besoin de beaucoup de femmes blanches qui ont des bébés blancs pour la nation et la race blanche.
C’est affreux et horrible et extrêmement raciste et misogyne, et s’il n’y avait que 10 personnes sur Internet qui lisaient les manifestes merdiques les unes des autres, nous pourrions l’ignorer. Mais nous voyons de plus en plus la notion de grand remplacement utilisée par des politicien·ne·s traditionnel·le·s. En Hongrie, [Viktor] Orbán est à mon avis le point zéro de la normalisation de la théorie du grand remplacement. En Italie, nous avons eu Matteo Salvini… qui utilise le langage du grand remplacement et la théorie du complot pour promouvoir son programme anti-droits.
Au milieu du processus, il y a des organisations qui blanchissent cette idéologie. L’un des principaux réseaux que j’examine dans le livre est Agenda Europe, qui s’est mis un peu en retrait maintenant. Ils et elles prennent ces idées – sur ce que devrait être le rôle des femmes, à quoi servent les corps des femmes, comment les femmes devraient être soumises à l’autorité masculine, comment les femmes ne devraient pas vraiment être dans la vie publique, comment l’avortement devrait être interdit, comment les droits des personnes LGBT devraient être annulés – et les rendent présentables et acceptables. Ils n’utilisent pas le langage du “génocide blanc” ou le langage que les groupes incel extrémistes utilisent à propos des femmes. Mais l’idéologie est la même : les femmes devraient occuper des rôles domestiques inférieurs au patriarche supérieur. Ce sont eux et elles qui vont à l’ONU et à l’APCE [l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe], et présentent ces idées aux gouvernements nationaux et les font paraître acceptables.
C’est un schéma dangereux – les États-Unis l’ont fait « avec succès », cela semble horrible d’utiliser ce terme parce que leur succès est si terrible pour les droits des femmes. Nous avons vu ces idées fascistes sur le corps et le rôle des femmes présentées par des organisations nationalistes chrétiennes et des fondations qui promeuvent la “liberté religieuse”. Sous la présidence de Trump, non seulement les véritables fascistes ont été propulsés sur le devant de la scène, mais ces idées ont été reprises par lui et son gouvernement. C’est là que nous en sommes maintenant, un an après l’annulation de Roe v Wade.
Megan Clement — Quel est le rôle du suprémacisme blanc dans ces mouvements ?
Sian Norris — Ce mouvement suprémaciste blanc, néo-fasciste est en faveur de l’avortement, de la stérilisation et finalement du génocide pour les femmes noires et du monde majoritaire, et veut interdire l’avortement pour les femmes blanches. Ce que nous voyons dans les espaces les plus extrémistes, c’est cette idée que les femmes “nationalistes” devraient avoir autant de bébés que possible pour la race blanche. L’influenceuse nationaliste Ayla Stewart a lancé le « défi bébé blanc« . Elle a dit : « J’en ai eu six, pouvez-vous faire mieux ? » Il y a une vraie pression pour que le rôle des femmes blanches soit celui de dures à cuire fertiles qui font beaucoup d’enfants pour la race des maîtres. L’avortement est [considéré comme] une menace au taux de natalité blanc, il doit donc être interdit pour se remettre de cette soi-disant crise démographique. L’idée est que les femmes blanches ralentissent le taux de natalité avec l’avortement et que les femmes noires et du monde majoritaire ont “trop” de bébés. Ils et elles ont un plan plus vaste, génocidaire, pour créer des États ethno-nationalistes “purs”. C’est vraiment grave.
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Photo : Jon Snedden
Megan Clement — Vous avez passé du temps dans des endroits vraiment horribles pour cette enquête, et cela ressort vraiment.
Sian Norris — C’est horrible et c’est pour ça que nous devons le prendre au sérieux. Les fondamentalistes d’extrême-droite disent que les femmes qui se font avorter sont égoïstes. Au Royaume-Uni, nous avons récemment vu un député conservateur parler de l’échec de l’individualisme à produire des bébés. Cela m’a tellement alarmée. Je ne dis pas que cette députée a lu les mêmes manifestes terroristes que moi, mais c’est le langage des manifestes terroristes d’extrême droite – que l’individualisme des femmes détruit la race blanche. Et je pense que nous devons vraiment garder cela en tête.
Megan Clement — Quand je couvre le droit à l’avortement en Europe et que j’en parle aux gens, je remarque souvent une complaisance – généralement chez les hommes, il faut le dire – qui ont cette idée que le droit à l’avortement n’est pas parfait en Europe, mais que nous ne sommes pas les États-Unis. En Europe, nous sommes progressistes, vous pouvez avorter, tout va bien. Mais votre travail montre qu’il existe des groupes très engagés, très bien connectés et très bien financés qui tentent de renverser cette situation. Compte tenu de cela, devrions-nous nous inquiéter du recul du droit à l’avortement, même dans les endroits où il est plus ou moins protégé ?
Sian Norris — Du point de vue du Royaume-Uni, je dis souvent que la Grande-Bretagne n’est pas les États-Unis. La puissance de l’évangélisme religieux dans le nationalisme chrétien aux États-Unis est très différente de la plupart de l’Europe. En Europe, dans l’ensemble, les choses vont à peu près bien. Pourtant, nous assistons à des phénomènes comme la multiplication et le gain d’influence des “centres d’urgence grossesse” dans les systèmes de santé. [NDLR : les “centres d’urgence grossesse” sont des organisations créées par des groupes anti-avortement qui prétendent offrir des conseils sur les grossesses non désirées pour essayer de décourager les femmes d’avorter.] L’Italie est un très bon exemple, où les centres d’urgence grossesse sont implantés dans les hôpitaux, ce qui est vraiment terrifiant. Si vous tombez enceint·e, que vous ne voulez pas l’être, que vous avez besoin d’un avortement et que vous savez où vous faire avorter, alors vous savez quoi faire. Les personnes qui se sont retrouvées dans des centres d’urgence grossesse sont celles qui sont déjà vulnérables et ne savent pas vers qui se tourner ni où demander. Donc vous êtes déjà dans cette position de vulnérabilité et de marginalisation potentielle, et les services que vous voyez sont conçus pour vous manipuler.
En Pologne, nous avons vu un recul du droit à l’avortement au cours des deux dernières années et sept femmes en sont mortes. Nous constatons aussi la popularité croissante de partis d’extrême droite qui sont anti-avortement. Ainsi, bien que l’Allemagne ait récemment abrogé l’une de ses lois anti-avortement qui était un reste des années 1930, elle a également [le parti politique d’extrême droite] AfD à 20 % dans les sondages. L’AfD est très anti-avortement et utilise la rhétorique du grand remplacement, donc plus elle obtient d’influence, plus l’avortement risque de devenir contesté.
En Grande-Bretagne, nous envoyons des femmes en prison pour avoir avorté, nous avons des lois sur l’avortement d’une autre époque. Même s’il est généralement possible d’avorter au Royaume-Uni, cela reste contesté et il n’est pas garanti que vous obteniez le soutien dont vous avez besoin. Je pense donc que nous devons toujours être conscient·e·s que ce n’est pas garanti, qu’il peut y avoir des mauvaises surprises. Et plus nous voyons la montée de partis de droite et d’extrême droite qui sont prêts à utiliser l’avortement comme un débat culturel, à politiser l’avortement ou à essayer de l’utiliser pour gagner du soutien, moins il y a de place pour la complaisance.
Megan Clement — Quels sont les meilleurs moyens de lutter contre ces mouvements et ces tentatives de faire reculer les droits des femmes et des personnes LGBTQIA+?
Sian Norris — La meilleure partie de mon travail, c’est le fait que la plupart du temps, je parle à des gens qui font un travail incroyable dans des espaces vraiment contestés. J’ai récemment écrit un article sur deux organisations au Kenya, où l’avortement est reconnu comme un droit constitutionnel mais n’est autorisé que dans des circonstances très strictes. Elles donnent des conseils sur tous les aspects de la santé sexuelle et reproductive, mais en particulier sur la manière d’accéder à un avortement légal et en toute sécurité dans le cadre de la loi. J’ai récemment participé à un débat avec [Rose Wakikona], qui vient d’Ouganda et qui travaille sur les lois anti-LGBT là-bas et soutient les droits humains dans ce qui est devenu un véritable cauchemar pour des personnes vraiment vulnérables. Il y a tellement de militantisme incroyable, d’énergie et de soutien citoyen dans chaque pays.
C’est vraiment important de s’en souvenir, parce que nous sommes dans une période de recul des droits assez sévère et la situation est grave. Mais il y a un énorme potentiel de changement. L’Amérique latine en est l’exemple le plus poignant. Il y a un mélange de pressions juridiques et politiques, qui émanent de groupes comme Women’s Link Worldwide, qui lancent des procès et investissent les tribunaux. Mais il y a aussi ce travail de terrain qui consiste à passer des coups de fil, à parler aux jeunes, à changer les mentalités, à avoir des discussions ouvertes. La combinaison de ces deux formes d’activisme est tellement importante. Nous ne pouvons pas toutes et tous brandir des banderoles et crier, nous ne pouvons pas toutes et tous être au téléphone en train de parler aux jeunes et nous ne pouvons pas toutes et tous être au tribunal. Mais quand ces choses sont faites de manière simultanée, nous pouvons vraiment amener des changements.
Megan Clement — Je pose à tout le monde cette question : qu’est-ce qui vous donne de l’espoir dans votre travail?
Sian Norris — Il y a une forme de complaisance à supposer que le progrès va toujours dans un sens et on nous a montré assez catégoriquement que ce n’est pas le cas. Mais il y a du progrès et de l’énergie et nous ne sommes pas obligé·e·s de laisser gagner l’extrême droite. Nous ne sommes pas obligé·e·s d’accepter ce récit pour les femmes et le corps des femmes, nous pouvons le refuser. Il y a toujours des organisations inspirantes, des femmes, des hommes et des personnes LGBT qui travaillent ensemble pour créer du changement, et nous devons rentrer en contact avec elles et eux et les défendre.