Je ne m’attendais pas à lire un article sur le « mouvement des familles traditionnelles » et encore moins à me surprendre à y trouver des points d’accord. C’est pourtant ce qui s’est produit à la lecture du portrait dressé par J. Oliver Conroy de familles américaines revendiquant un mode de vie « trad » : scolarisation à domicile, autosuffisance alimentaire, pratique religieuse stricte et rôles de genre figés.

Au fil du texte, j’ai réalisé combien les inquiétudes qui sous-tendent ce choix de vie me semblent familières : la difficulté d’équilibrer travail et vie familiale, le malaise face à des inégalités sociales croissantes, l’angoisse d’un monde instable. Ces craintes ne se limitent pas à la sécurité personnelle ; elles englobent la fragilité des chaînes d’approvisionnement, la dépendance aux systèmes industriels et la qualité de l’alimentation.

Pourtant, lorsqu’on évoque les « femmes traditionnelles », ce ne sont pas ces enjeux qui dominent. L’image qui s’impose est souvent caricaturale : soit celle de la ménagère blanche et aisée des années 1950 – tablier impeccable et plumeau à la main – soit celle de l’influenceuse « cottagecore » – pieds nus, enceinte, vêtue d’une robe à fleurs, posant au bord d’un étang avec des canards.

L’intérêt pour les « tradwives » (femmes traditionnelles) – qui ne représentent qu’une facette d’un mouvement plus large allant de l’agriculture familiale au slow living – s’est fortement accru pendant la pandémie de COVID et n’a cessé de croître depuis. Le Cambridge Dictionary a d’ailleurs ajouté ce terme à son lexique le mois dernier.

Intriguée par ma propre réaction à l’article de Conroy, j’ai échangé avec deux chercheuses. Rebecca Stotzer s’est intéressée à la manière dont les femmes qui se revendiquent « tradwives » expliquent l’attrait de ce mode de vie. Siobhain Lash, quant à elle, a étudié comment des esthétiques apparemment inoffensives, comme le cottagecore, peuvent être récupérées par des discours d’extrême droite. Leurs travaux, mis en regard, éclairent à la fois les raisons qui poussent des femmes à se tourner vers un mode de vie « traditionnel » et les risques que comporte un rejet simpliste de ce phénomène.

Voici la Preuve

Pourquoi des femmes choisissent-elles de devenir des « tradwives » ? C’est la question à laquelle Rebecca Stotzer et sa collègue Ashley Nelson ont voulu répondre dans une étude récente.

Elles ont analysé le contenu TikTok de 60 femmes se présentant ainsi. Contrairement aux clichés des années 1950, Rebecca Stotzer m’a confié que « très peu d’entre elles se montraient sous cet angle, et que la plupart étaient en réalité issues de milieux modestes ou de la classe moyenne, cherchant avant tout à donner du sens aux relations sociales et de genre ». La majorité avaient entre 20 et 30 ans, beaucoup étaient mariées et mères de famille, et près de la moitié s’identifiaient comme des femmes de couleur. La plupart de ces femmes étaient chrétiennes et ne s’adressaient qu’à un public restreint – quelques dizaines ou centaines d’abonnés –, ce qui les distinguait des grandes influenceuses souvent mises en avant dans les médias. Elles ressemblaient davantage à des femmes « ordinaires » qu’à des figures de premier plan.

Qu’est-ce qui les motivait ? Rebecca Stotzer et Ashley Nelson ont identifié trois thèmes récurrents. D’abord, les convictions religieuses ou idéologiques, souvent liées à une vision traditionnelle des rôles de genre. Ensuite, des considérations pratiques : le coût de la garde d’enfants ou l’éloignement géographique des maris. Enfin, des préoccupations sécuritaires, dans un contexte marqué par les fusillades scolaires et la perception d’espaces publics devenus hostiles.

Au-delà de ces différences, un sentiment commun revenait : la frustration. Comme me l’a expliqué Rebecca Stotzer, « bon nombre des parcours menant à une vie de femme traditionnelle reposaient sur le constat que les attentes imposées aux femmes modernes sont irréalistes et intenables ».

Pour beaucoup d’entre elles, cela signifiait la pression d’être à la fois aidante et salariée à temps plein, et d’exceller dans les deux domaines. Pour d’autres, c’était l’impression qu’une vie moderne effrénée ne laissait plus de place au sens ni à la connexion – avec Dieu, la nature, la famille ou la communauté.

« Tout comme certaines femmes choisissent de ne pas avoir de partenaire et/ou d’enfants et se concentrent sur leur carrière – en raison des difficultés persistantes liées au fait de mener à la fois une carrière brillante et d’être une mère présente, ces femmes font un choix inverse, celui de renoncer à participer au marché du travail au profit des tâches domestiques », m’a expliqué Rebecca Stotzer. « L’un des principaux facteurs qui ont poussé ces femmes à s’identifier comme « tradwives » était de pouvoir enfin se concentrer sur un seul aspect de leur vie et le mener à bien. »

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Girlboss contre Tradwife

Derrière ces plaintes se cachait une critique plus large : beaucoup associaient féminisme et capitalisme dans un même système accusé de forcer les femmes à travailler, au détriment de ce qu’elles considéraient comme leur rôle principal de soignantes. Bien sûr, depuis plus d’un siècle, la théorie et l’activisme féministes ont eux-mêmes dénoncé l’asservissement des femmes sous le capitalisme et montré comment la dévalorisation du travail de soin par rapport au travail rémunéré enferme les femmes hétérosexuelles
dans une impasse économique.

« Le féminisme ruine le bonheur des femmes », affirmait l’une d’elles. « Nous pensons pouvoir travailler plus de 40 heures par semaine, élever des enfants, entretenir une belle maison ET avoir du temps pour nos maris. Nous ne pouvons pas. Nous ne devrions pas. » Une autre déclarait : « Il vaut mieux se soumettre à un seul mari qu’à dix patrons. » Comme l’a résumé une utilisatrice de TikTok : « Il était plus facile de m’adapter à la vie traditionnelle que de changer mon mari – ou le patriarcat dans son ensemble. »

Si les travaux de Rebecca Stotzer portent sur les États-Unis, la dynamique dépasse largement ce contexte. D’après Google Trends, les recherches autour du terme « tradwife » ont fortement augmenté ces cinq dernières années, en Europe comme en Amérique du Nord. La Norvège, la Belgique et les Pays-Bas arrivent même en tête. Partout, le même mélange de désillusion face à la modernité, de préoccupations sécuritaires et d’aspiration à une vie plus simple trouve un écho.

Et ce n’est guère surprenant. Dans un monde secoué par les crises économiques, la polarisation politique et l’urgence environnementale, l’attrait pour un mode de vie plus lent, centré sur la sécurité et la communauté, est compréhensible – et tout indique qu’il continuera de croître.

La forme que prend ce « retour au traditionnel » varie selon l’éducation, les croyances ou le lieu de vie. Une chrétienne fervente installée en zone rurale aux États-Unis et une journaliste sceptique dans un appartement urbain en auront des visions très différentes, mais leurs aspirations profondes – stabilité, sens, protection – étonnamment se rejoignent.

Cependant, la vie « trad » ne se réduit pas à la fabrication du pain maison ou au retrait des contraintes modernes. Derrière les discours sur les tâches ménagères et la sécurité familiale s’expriment aussi des courants plus durs : un antiféminisme assumé, des positions transphobes, un penchant à l’isolement. Ainsi, une « famille traditionnelle » présentée dans The Guardian relayait des “memes” appelant à l’abolition du droit de vote des femmes ; d’autres partageaient des références explicitement violentes issues de l’extrême droite.

Une polarisation en marche

C’est pour mieux comprendre ce glissement que j’ai voulu interroger une autre experte, Siobhain Lash, autrice d’un article récent sur ce qu’elle appelle « l’éco-paramilitarisme ». Elle étudie comment des esthétiques en apparence inoffensives – celles des contenus tradwife ou cottagecore – peuvent être détournées à des fins violentes. Fabriquer son pain ou cultiver ses propres légumes peut sembler anodin, mais les algorithmes, eux, mènent souvent les spectateurs et spectatrices vers des contenus beaucoup plus extrémistes.

« Si vous interagissez avec ce type de contenu, l’algorithme vous propose de plus en plus de vidéos issues de la droite », m’a expliqué Siobhain Lash. « C’est subtil, et délibéré. On ne vous dit pas : “Voici notre rhétorique raciste, rejoignez-nous.” On vous murmure plutôt : “Ne préférez-vous pas cette vie simple, où vous pouvez subvenir à vos besoins, vivre en marge de la société, sans suivre les règles imposées par le gouvernement ?” »

Un message qui, souligne Siobhain Lash, séduit un large public. Mais c’est là que réside le danger : « Ensuite, vous voyez des figures comme Joe Rogan ou Andrew Tate s’engouffrer dans cette brèche. Ils exploitent ce désir de connexion à la nature ou à la culture, et quand ces idéaux se révèlent inatteignables, ils en rejettent la faute sur les groupes vulnérables : les personnes LGBTQIA+, les femmes, les minorités raciales et ethniques. »

Lash est catégorique : « L’extrême droite réussit bien mieux que quiconque à s’approprier des préoccupations légitimes. »

Aux États-Unis, cette récupération est amplifiée par une tendance à traduire les crises sociales et environnementales dans un langage militaire : le dérèglement climatique présenté comme une « menace pour la sécurité », la militarisation de la police, la montée de groupeprivés armés. Selon Lash, cette logique imprègne aussi la société civile.

La majorité des femmes traditionnelles ne basculent pas vers l’extrémisme. Comme l’a montré Rebecca Stotzer, beaucoup cherchent avant tout la sécurité en rétrécissant leur univers. Mais, en l’absence d’alternatives crédibles et porteuses d’espoir, cet instinct de repli risque de nourrir des discours d’exclusion plutôt que des dynamiques de solidarité et de communauté.

De meilleures réponses

Pour Rebecca Stotzer, la leçon est claire : il faut prendre au sérieux les choix de ces femmes, tout en s’attaquant aux conditions systémiques qui les rendent inévitables. « Elles expriment un problème que d’autres femmes, y compris d’horizons politiques très différents, dénoncent également : l’organisation actuelle de la vie professionnelle et familiale dans nos économies modernes est insoutenable », m’a-t-elle expliqué.

Se retirer du marché du travail peut sembler une solution pour soi, mais cela ne crée aucune pression pour transformer le système. Or, selon Rebecca Stotzer, il faudrait des changements politiques et culturels profonds : plus de congés parentaux rémunérés pour les deux parents, une revalorisation du travail domestique au même titre que le travail salarié, et une éducation des garçons comme des filles à la gestion du foyer et au soin des proches.

De son côté, Siobhain Lash souligne que nous pourrions aussi nous inspirer des communautés qui savent déjà résister à l’exclusion et aux crises : traditions autochtones, solidarités noires, modèles latino-américains d’entraide et d’action collective.

Les deux chercheuses convergent : les inquiétudes des femmes traditionnelles ne doivent pas être balayées d’un revers de main. Il faut y répondre en proposant des alternatives inclusives et durables, capables d’apporter sécurité, sens, appartenance et praticité. Car plus la polarisation s’aggrave et plus les crises économiques et environnementales se multiplient, plus l’attrait des solutions simplistes grandira – et c’est précisément sur ce terrain que prospèrent les algorithmes et les influenceurs d’extrême droite.

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