Il y avait des batailles de télécommande. Évidemment. Il y avait des négociations aussi. Des heures – voire des semaines – durant lesquelles mon frère et moi nous nous entretenions comme s’il s’agissait de statuer sur les articles du traité de Versailles. Une heure pour La Petite Maison dans la prairie contre une heure d’École des champions. Une heure d’Hélène et les garçons contre une heure de Power Rangers.
Et puis il y avait Fifi Brindacier. La fille qui vit toute seule dans sa grande maison avec son singe et son cheval. Qui se bat contre le nazi et qui n’a besoin de personne. L’icône créée par l’autrice suédoise Astrid Lindgren qui nous mettait d’accord.
Comment un personnage pour enfant se retrouve à être un modèle d’anarchisme, de féminisme ou de postcapitalisme ? Fifi était unique, comme le rappelle Christine Aventin dans Fémini-Spunk (Zones, 2021). « [Fifi] n’emprunte rien au masculin, ne refuse rien du féminin. Aucune velléité de négociation avec les attributs sociaux du genre, mais un dépassement : elle n’a pas besoin de mimer la masculinité pour être forte, libre, bruyante et drôle. » L’essai est radical, anarchique et féministe. À l’image de l’héroïne suédoise des romans de jeunesse.
Héroïne ? L’autrice est peu à l’aise avec le substantif. Il s’agit même d’une « arnaque ». « Le héros est une personne réelle ou mythique qui, dans son courage, réalise des actes extraordinaires », dit-elle en rappelant la définition de Wikidiff. Héroïne ? « Un héros féminin. » L’imaginaire lié au substantif féminin est si éloigné de son pendant masculin que cela a imposé l’introduction de la notion de « héros féminin ». Un comble, n’est-ce pas ? Le terme d’héroïne induit que la personne ou le personnage « [traîne] ses ovaires comme un boulet à chaque cheville ». En somme, « une femme héroïque renvoie davantage à Mère Courage qu’à Annie Sprinkel. Et l’homme fort ne trouve pas sa pareille dans la femme forte ».
Fifi serait-elle donc une « sheroe » (comprendre s-heroe), pour reprendre le terme consacré dans le langage marketing féministe que l’on a vu émerger ces dernières années ? Ce serait d’un « paternalisme victimaire », s’exclame-t-elle dans l’ouvrage. « A Sheroe est une femme ou un homme, acte héroïque est de “soutenir les droits des femmes et de respecter leurs problèmes” ». Cette forme de néohéroïsme féministe est tout autant une arnaque selon l’autrice. Un modèle de « si je veux, je peux » ? Une « forme hypernormative du pouvoir féminin produit par la mascarade postféministe ». Aussi, la meilleure manière de décrire le personnage central des livres est sans doute de citer sa créatrice, Astrid Lindgren : « La petite fille représente ma propre recherche d’une figure qui possède du pouvoir mais n’en abuse pas. Et j’insiste sur le fait que Fifi ne le fait jamais. »

« On a gagné. »
Christine Aventin se pose toutes les questions pour comprendre l’impact que Fifi a eu sur des générations de filles et de garçons. Était-elle une figure avant l’heure du camp, faisant référence à l’esthétique et aux pratiques sociales des minorités au travers de la « performance outrancière et ironique des modèles culturels dominants » ? Était-elle une alliée ou une complice ? Remettait-elle – vraiment – en cause ses privilèges ou s’accommodait-elle de ces derniers ? Était-elle raciste ou reconsidérait-elle les stéréotypes coloniaux qui régnaient alors ? Les réponses sont nuancées, aussi « Fifi se démarque des normes coloniales, au moins autant qu’elle se démarquait des normes de la minuscule petite suédoise quand elle vivait à la Villa Virêvolde. Il s’agit de mettre en scène l’absurdité des inégalités raciales, autant que de dénoncer l’illégitimité du pouvoir qui en découle. »
Si les premières traductions françaises ne nous ont pas permis d’accéder à l’univers anarchique de Fifi Brindacier, cet essai est un hommage qui lui redore son blason. La suite n’étonnera personne. Suis-je devant un épisode de Fifi Brindacier sur Youtube un mardi à 10 h 13 ? Absolument.