« L’histoire n’est jamais celle qu’on voudrait, commence la réalisatrice Mai Hua dans son documentaire Les Rivières. Mon arrière arrière grand-mère (…) avait une famille, un homme avec des enfants mais qui était tellement belle qu’elle était convoitée. Son mari l’aurait vendu [à mon arrière arrière grand-père]. Ensemble, ils ont eu une fille, une métisse, qui en grandissant s’amourache d’un homme. Sauf que cet homme était déjà promis à une autre femme. Donc cet homme a abandonné sa compagne, mon arrière grand-mère et sa fille, ma grand-mère. [Une génération plus tard, par dépit amoureux] ma grand-mère s’est tournée vers mon grand-père. Ma mère, ça n’a pas marché avec mon père. (…) Et puis voilà, moi, aujourd’hui, ça n’a pas marché avec le père des enfants. » Son oncle ajoute : «Tu viens d’une lignée de femmes malheureuses avec qui ça ne marche pas avec les hommes ».
Il existe plein d’interprétations à cette histoire fabuleusement racontée. La mienne est qu’il ne s’agit pas d’une histoire de lignée de femmes maudites mais d’une volonté de la part de l’oncle de transformer en « clichés » des histoires singulières. Comme souvent avec les histoires des femmes.

On a ôté aux femmes la possibilité d’avoir des histoires singulières ; des histoires qui ne reflètent ni clichés, ni stéréotypes. Ces derniers confinent les femmes dans des rôles. Et la lutte contre ceux-ci ne fait que renforcer le pouvoir des stéréotypes.
Car notre cerveau est désormais entraîné. Quand on voit du rose, on cherche une petite fille qui traîne pas loin ; quand on voit du bleu, on cherche son frère. Si on fait partie d’une lutte féministe, on associe le couple rose/bleu à un échec des luttes de nos mères face à la victoire d’un marketing genré. Sauf que… on a tort. « Les images s’appellent « stéréotypes », répétitions à l’infini des archétypes des êtres sexués, femmes et hommes, et de leurs qualités respectives, féminin/masculin, comme figés dans leur caricature respective.
Les stéréotypes résument, en une représentation imagée, les assignations auxquelles chaque sexe est renvoyé, psychologiquement, socialement, comme des identités sûres et intangibles. » (Geneviève Fraisse, Les excès du genre, une enquête philosophique, Points, 2019).
Les critiques des stéréotypes, dit Fraisse, écartent la lutte du politique. Elles rendent l’utopie – celle de l’avènement d’une société égalitaire, sans cliché – « implicite » et donc inatteignable. « Critiquer les stéréotypes de genre, les images conventionnelles affectées à chaque sexe – le bleu/rose pour résumer – serait simplement le seuil nécessaire en vue de la libération des esprits assujettis ».
Déconstruire ces images ne permet pas d’imaginer une société dans laquelle ces images n’existeraient pas. Arrêtons de prioriser la critique des stéréotypes comme élément central dans la lutte contre le patriarcat. Car le combat est autre. Fraisse ajoute qu’il est vain de « s’insurger contre les images imposées » quand on peut être plus efficace en critiquant leur « toute-puissance ». « Je n’ai jamais vu, témoigne Fraisse, de ma vie, autant de patins à roulettes ou de trottinettes roses. En un demi-siècle, les fonctions sociales ont pris des couleurs ! Les stéréotypes de genre se développent et se démultiplient, bien plus qu’ils ne
s’amenuisent ! ». Le cliché se démultiplie quand on le critique.
Si les droits sont acquis, leur réalisation se fait attendre. La bataille des images suit. Lutter contre les images stéréotypées est un constat d’échec . Celui de s’être battu·e·s pour une égalité juridique des droits alors que la réalisation concrète de ces derniers se fait attendre.

La lutte contre les stéréotypes ne fonctionne pas car elle implique de « croire en leur pouvoir » et donc de renforcer ce pouvoir alors même que l’intention était de l’amoindrir. « penser qu’il y a une transmission simple entre l’image offerte et le sujet qui la reçoit » / assujettissement.
S’il existe de « mauvaises » images en ce sens qu’elles représentent des assignations sexistes et patriarcales, peut-on, à contrario, dire qu’il existe de « bonnes » images ? Oui, répond la philosophie Geneviève Fraisse. Oui, témoigne le documentaire « Les rivières », de Mai Hua.
Mais les « bonnes » images ne sont pas celles que nous croyons. Il ne s’agit pas de scènes qui vont à contre-courant des rôles dans lesquels on voit les femmes, les hommes, habituellement confiné·e·s.
Les « bonnes » images sont les images singulières. La lutte contre les stéréotypes doit laisser la place à l’émergence d’anti-lieux communs, à une bataille pour la singularité. « Ce ne sera pas le contre-stéréotype, mais l’image singulière. Un modèle, par exemple, un personnage ou une personne qui
sert de modèle ; une figure exemplaire. Pour notre propos, ce serait une héroïne, celle qui incarne l’émancipation, ou tout simplement une singularité, celle qui montre de la subversion, de la transgression. » « Un modèle, en revanche, permet de rêver à l’imitation de quelque chose neuf. L’imitation d’un modèle n’est jamais sa reproduction. Alors, rêver de copier pour mieux trouver sa singularité : et se méfier faire une copie sans originalité. » (Geneviève Fraisse, Les excès du genre, une enquête philosophique, Points, 2019).
Le futur de l’ « universel », en tant que notion unanimement consacrée, c’est le singulier. Cette singularité est à l’image du documentaire de Mai Hua, sur la lignée de femmes maudites de sa famille. Son oncle lui a fait croire que les femmes de sa famille pouvaient voir leurs vies se résumer à un cliché de femmes qui n’ont pas réussi à faire en sorte que ça marche avec le père de leurs enfants. L’histoire ne peut être plus éloignée de ce constat. C’est une lignée de femmes qui partagent une chose : des histoires singulières.