par Amel Ghani

À l’été 2022, Maryam Jamali, 18 ans, regardait les eaux monter dans son village de l’ouest du Pakistan. Elle le faisait chaque année, au moment de la mousson ; puis chaque année, l’eau finissait par contourner Killa Saifullah. Mais cette année n’était pas une année ordinaire : les inondations qui ont frappé le Pakistan en 2022 seraient les pires de l’histoire du pays.

“J’avais ce sentiment de panique : en voyant la quantité de pluie qui tombait, je me disais qu’on allait être inondé·e·s. J’en ai parlé à mes parents et aux autres, mais tout le monde m’a dit d’arrêter d’en parler pour ne pas porter malchance”, raconte-t-elle.

Quelques jours plus tard, ses peurs devenaient réalité. Après six heures de pluie battante, les eaux commençaient à monter à Killa Saifullah. À ce moment-là, l’État avait déjà du mal à fournir de l’aide aux zones inondées, sans parler du petit village de Maryam Jamali dans la province du Baloutchistan

Collage par Mythili Sampathkumar

L’adolescente et sa famille se sont débrouillées pour aider d’autres familles coincées dans leurs maisons pendant que le niveau des eaux continuait de monter. Elle explique que sa connaissance intime de sa propre communauté lui a permis de cibler les personnes qui avaient le plus besoin d’aide. Elle savait, par exemple, quelles familles avaient des femmes veuves à leur tête, qui n’avaient pas le droit de faire la queue en public pour recevoir des aides en raison des coutumes locales.

« Ma famille et moi, nous avons décidé d’aider les gens partout où nous le pouvions, au moins jusqu’à ce que l’aide du gouvernement arrive », a-t-elle affirmé à la newsletter Impact. Puis elles ont réalisé qu’aucune aide n’arriverait.

Les inondations de 2022, qui ont ravagé le Pakistan de juin à août, ont été une catastrophe climatique aux proportions immenses, dont l’ampleur peut être difficile à saisir : un dixième du pays a été inondé, avec quelque 75 000 kilomètres carrés submergés à son pic. Les pluies de mousson, aggravées par un océan Indien qui se réchauffe à toute vitesse, des vagues de chaleur extrêmes et la fonte des glaciers de l’Himalaya, ont été impitoyables.

La province du Sindh a reçu 726 % plus de pluie que la moyenne en août, tandis que le Baloutchistan voisin a connu une augmentation des précipitations de 590 %. Plus de 33 millions de personnes ont été affectées par le carnage, au moins 1 700 personnes ont été tuées et deux millions de personnes déplacées. Mais les inondations ont aussi accéléré l’émergence de mouvements au Pakistan pour lutter contre les effets spécifiques des catastrophes climatiques sur les femmes et les minorités de genre.

Le Pakistan avant et après les pires inondations de son histoire.

Sans aide de la part du gouvernement, Maryam Jamali s’est tournée vers Twitter et a commencé à publier des photos de son village inondé en demandant de l’aide. Le nombre de personnes touchées par les eaux augmentait chaque jour, et dépassait ce que sa famille pouvait aider à elle seule. L’un des groupes qui ont répondu à son appel à l’aide était Mahwari Justice, une initiative de lutte contre la précarité menstruelle lancée au début des inondations.

Quand elle avait 10 ans, Bushra Mahnoor, une des fondatrices de Mahwari Justice, se rappelle avoir vu une fille marcher dans sa ville natale après une inondation, ses vêtements tâchés de sang. Douze ans plus tard, la jeune femme, devenue étudiante en psychologie à Lahore, imagine les millions de filles dans la même situation – sans aucun moyen de gérer leurs règles en pleine crise.

Rapidement, elle commence à entendre des histoires inquiétantes venant des zones inondées comme la ville natale de Maryam Jamali. « Un·e ami·e m’a raconté comment à Lasbela, dans un camp humanitaire, deux sœurs lavaient et se partageaient le même chiffon pendant leurs règles », explique Bushra Mahnoor. « Il y avait un sentiment d’urgence à ce sujet. »

La jeune femme s’est tournée vers ses ami·e·s, s’est associée avec l’étudiante en architecture Anum Khalid et a commencé à parler de règles sur un compte Twitter. Les étudiantes ont également lancé une page GoFundMe. À ce jour, elles ont récolté plus de 40 000 € pour lutter contre la précarité menstruelle dans les zones submergées.

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Image fournie par Mahwari Justice

Un an après le début des inondations, la fondatrice de Mahwari Justice estime qu’elle a aidé avec succès plus de 100 000 femmes menstruées dans les zones affectées et a réussi à faire entrer la précarité menstruelle dans le débat public au Pakistan. Tout cela grâce à l’aide de nombreuses bénévoles avec lesquelles elles ont travaillé dans les régions inondées.

Au début, les militant·e·s donnaient aux femmes des serviettes et des kits d’hygiène commerciaux traditionnels contenant du savon, de la lessive et des sous-vêtements. Puis, au fur et à mesure qu’elles faisaient des recherches et recevaient des retours de femmes et de bénévoles sur le terrain, elles ont commencé à adapter les kits aux régions où elles les envoyaient, en fonction des produits que les femmes et les filles connaissaient et qui étaient les plus pratiques dans leurs circonstances. Elles ont par exemple ajouté des morceaux de tissu et de ficelle, que certaines utilisent traditionnellement pendant leurs règles.

Les sages-femmes se sont également mobilisées pour fournir des soins de santé aux femmes et aux filles après la catastrophe. En septembre 2022, l’UNFPA estimait que près de 130 000 femmes enceintes au Pakistan avaient des besoins de santé urgents. Alors que les organisations humanitaires comptaient sur les sages-femmes pour aller dans les communautés et sécuriser les accouchements pendant cette période, les militant·e·s affirment que de nombreuses communautés ont été négligées en raison de l’ampleur des inondations.

Image fournie par Mahwari Justice

“Les sages-femmes sont un élément essentiel des communautés ici. Elles restent avec les femmes et s’occupent d’elles pendant les premiers jours après leur accouchement”, explique Sadia Baloch, une bénévole indépendante de 23 ans, qui s’est mobilisée dans sa ville de Jhal Magsi. Elle donne l’exemple d’une sage-femme locale qui s’est rendue elle-même dans tous les camps de déplacé·e·s pour prodiguer des soins. « Cette femme connaissait les femmes et non seulement aidait aux accouchements, mais savait aussi comment leur parler des infections vaginales comme les infections urinaires et proposer des traitements », dit-elle.

Sadia Baloch rapporte qu’il y avait déjà une énorme disparité dans les soins de santé fournis aux femmes par rapport aux hommes dans sa région, et que cela n’a fait qu’empirer pendant le déluge. Dans ce contexte, les pénuries de médicaments pouvaient s’avérer aussi meurtrières que la catastrophe climatique elle-même. Le misoprostol est utilisé partout dans le monde pour calmer les saignements trop abondants après un accouchement et pour déclencher le travail. Il est également utilisé dans le cadre d’un avortement médicamenteux. Mais il manquait au Baloutchistan.

“Il y a eu deux mortes à ma connaissance parce que dans tous les colis de secours que nous avons reçus, le misoprostol n’était pas disponible. La sage-femme locale connaissait le médicament, elle savait comment l’utiliser et l’a demandé, mais il n’était pas disponible”, confie la jeune femme.

Même histoire à Killa Saifullah. La santé des femmes enceintes “a été énormément mise en danger », explique Maryam Jamali. « Beaucoup d’entre elles n’ont pas reçu les soins pré et post-partum dont elles avaient besoin. »

Aujourd’hui, Maryam Jamali n’est plus l’adolescente pleine d’espoir et qui militait pour sa communauté qu’elle était à l’été 2022. « J’ai réalisé que peu importe ce que je fais, je ne peux pas compenser l’échec du gouvernement », dit-elle.

Elle continue pourtant de travailler pour s’assurer que la réponse à long terme aux inondations ne laisse pas les femmes et les filles de côté. D’après elle, même si les inondations sont presque sorties du débat public, les habitant·e·s de sa région souffrent toujours. Elle estime que les élu·e·s politiques ont oublié la catastrophe et ne parlent plus des inondations que pour marquer des points politiques dans des conférences internationales.

Mais elle n’a pas oublié, elle. De nombreuses personnes sont toujours sans abri après avoir vu leurs maisons détruites dans des zones qui sont restées submergées pendant des mois après les inondations. « Cela affecte davantage les femmes, parce qu’elles ont plus besoin d’intimité », dit-elle.

Maryam Jamali, du haut de ses dix-neuf ans, a maintenant réorienté ses efforts vers la construction d’abris pour ses voisines.

— Amel Ghani est une journaliste indépendante basée à Lahore, au Pakistan. Elle écrit sur l’immobilier, l’environnement et diverses questions relatives aux droits de l’homme.

— Mythili Sampathkumar est une journaliste indépendante basée à New York.

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