Isabelle Alfonsi est co-fondatrice de Marcelle Alix, galerie d’art contemporain à Belleville (Paris). Depuis 2014, elle organise des conférences sur l’art queer contemporain. Elle a publié en 2019, « Pour une esthétique de l’émancipation, construire les lignées d’un art queer » aux Editions B42.
L’exposition au sein de la galerie Marcelle Alix, « qui montent de la terre (Rising from the Earth) » avec Ella Bergmann-Michel, Hemali Bhuta, Sonia Delaunay, Aurelien Froment, Hannah Höch, Laura Lamiel, Vera Molnár, Anthony Plasse, Emma Wolukau-Wanambwa a eu lieu jusqu’au 12.05.2022.
Rebecca Amsellem – En quoi le beau est-il différent dans une utopie féministe ?
Isabelle Alfonsi – Ce qu’on appelle « le beau » est une construction, ce n’est pas quelque chose qui est donné. Adopter une approche féministe implique de mettre en avant les contextes historiques et sociaux de la formation des œuvres d’art. C’est aussi épouser l’idée que l’œuvre ne contient pas toute sa vérité, que beaucoup de choses sont dans l’œil du regardeur ou de la regardeuse qui n’est pas le.la même selon le moment ou l’endroit où nous nous trouvons. Il faut se défaire de l’idée que l’art est le produit d’un génie qui reçoit son inspiration comme une fulgurance de la part d’une volonté supérieure. L’œuvre d’art, la production d’un ou d’une artiste est le produit du contexte qui l’entoure, d’un contexte politique, social, historique, amical, humain. Dans une perspective féministe, cela permet de former l’idée que le beau est conditionné par la culture dans laquelle les artistes et les personnes qui regardent l’art se trouvent. On peut ainsi se détacher de la perspective du génie (masculin, blanc, hétérosexuel, valide) dont le talent est soi-disant unique et sans rapport avec son entourage.
Rebecca Amsellem – Quand est-ce que vous vous êtes dit, pour la première fois, que vous n’appréciez pas une œuvre que vous étiez censée – de part votre sexe ou votre classe – aimer ?
Isabelle Alfonsi – C’était assez tôt dans ma vie, j’étais adolescente. Même si mes parents ne connaissaient pas bien l’art, ma mère était très curieuse et aimait aller dans les musées. À 17 ans, on a fait ce truc très bourgeois, qui chez moi est lié à une culture maternelle : ma mère m’a emmenée découvrir la ville de Florence en Italie avec une amie à elle et sa fille qui avait le même âge que moi. On a visité tous les musées et notamment Les Offices. Il était bien clair que dans une culture bourgeoise qui était la nôtre, aimer Florence et aimer le musée des Offices de Florence, devait être un moment de ravissement artistique ultime. En réalité, ça ne s’est pas passé. Je n’ai pas été époustouflée par ces œuvres d’art, comme je m’y attendais. Il ne s’agissait pas vraiment de déception, j’ai juste été étonnée devant la majesté de ces grandes toiles qui n’arrivaient pas à me toucher. C’est le début de mon épiphanie vis-à-vis de l’art : je comprenais que l’art existait et je voyais en même temps que l’art n’était pas exactement ce que le milieu social dans lequel j’étais m’en avait dit.
Rebecca Amsellem – Et à l’inverse, est-ce que vous vous souvenez d’une des premières fois, où vous avez considéré quelque chose de beau alors qu’on vous avait appris que cela ne l’était pas ?
Isabelle Alfonsi – J’ai eu assez tôt une idée précise de ce qu’était l’art conceptuel, mais avant de le lier au beau, il m’a fallu du temps et de la réflexion. C’est une habitude, l’œil doit s’exercer pour avoir accès aux avant-gardes artistiques. De la même façon, on peut difficilement accéder à la musique contemporaine en venant directement de la musique classique : il faut d’abord se défaire de l’idée que l’harmonie, que l’ordre doivent prédominer. La culture bourgeoise n’aide pas à aller vers les formes contemporaines de l’art.
Dans ma formation, qui a continué tout au long de ma vie professionnelle, j’ai toujours fait confiance aux artistes pour m’amener vers ce qu’on appelle « le beau ». Les galeristes portent la responsabilité de dire au monde « voilà, ça, c’est de l’art ». Nous sommes des expert.e.s dans notre domaine. Les œuvres prennent une valeur historique en étant exposées pour la première fois. À la galerie Marcelle Alix, avec Cécilia Becanovic, nous faisons confiance à ce qui nous touche tout en nous entourant d’artistes qui continuent à nous conduire sur des chemins que nous n’aurions pas explorés de nous-mêmes.
Rebecca Amsellem – Comme vous le rappelez, dans le texte Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes femmes artistes ? de Linda Nochlin (1971), la chercheuse met en exergue différentes raisons permettant de répondre à la question posée en titre. Elle fait le parallèle avec le capitalisme et la réussite individuelle. Elle parle aussi de la mise en récit. Vous faites une autre hypothèse, la suivante : on nous apprend à ressentir certaines choses devant certaines œuvres.
Isabelle Alfonsi – Je défends dans mon livre l’idée que le discours proposé autour des œuvres d’art dans de nombreux lieux où elles sont exposées est le produit de la culture dominante, sans être explicitement lié à cette culture car elle n’est pas présentée comme une culture particulière mais comme « la » culture. Or quand on dit « la » culture, je crois qu’il faut entendre la suite de la phrase : « masculine, blanche, hétérosexuelle, bourgeoise, valide, cisgenre ». L’histoire de l’art féministe, en faisant l’effort de situer les artistes et leurs productions dans leur culture originelle, permet de dévoiler la normalisation opérée par la culture dominante. Cette dernière produit une histoire de l’art qui a tendance à cacher l’existence d’affects minoritaires entre les artistes et leur entourage, qu’il s’agisse de sexualité par exemple, mais aussi d’amitiés politiques. Ce manque lié à une écriture de l’histoire de l’art qui autonomise les œuvres de leur contexte de production défait les possibilités transhistoriques de se relier à elles. Les personnes qui n’ont aujourd’hui pas la sensation de vivre selon les normes, dans le groupe dominant de la société, ne retrouvent pas leurs affects dans ces œuvres.
Depuis que je me penche sur le travail de Picasso – que j’avais appris à aimer à travers différents cours d’histoire de l’art pendant mes études – à présent depuis une perspective féministe, j’ai développé un affect contrarié vis-à-vis de son œuvre. Parce qu’en sachant que c’est un homme qui a été extrêmement maltraitant envers ses compagnes (un euphémisme : d’eux d’entre elles se sont suicidées), il m’est apparu évident qu’il ne me restait pas suffisamment de temps de vie pour continuer à m’intéresser à son travail, quand les œuvres d’autres artistes ont été si peu explorées. Cela ne revient pas à dire que Picasso était un mauvais artiste, cela signifie simplement qu’en tant que féministe, on peut s’intéresser à autre chose.
À mon sens, ce qui reste le plus difficile c’est de laisser parler nos affects devant les œuvres en se défaisant du poids de « la » culture. Si d’autres histoires de l’art parviennent à montrer différents chemins affectifs pour parvenir aux œuvres, nous en finirons avec l’idée du génie. C’est cela que j’ai essayé d’écrire dans le livre.
Rebecca Amsellem – Pour revenir sur la notion d’individualisme, vous mettez en parallèle cette notion avec le capitalisme et la domination masculine dans l’art (comme Linda Nochlin). Selon vous, l’esthétique féministe (si on peut l’appeler ainsi) est plus collaborative ?
Isabelle Alfonsi – Le travail isolé, sans personne autour n’existe pas, à moins d’être un ermite et aujourd’hui, on ne va pas se leurrer, même les ermites sont dénichés par le marché de l’art ! Aucun.e d’entre nous n’est isolé.e dans ce monde, tout le monde fait partie d’une société quelle qu’elle soit et, en deçà, de groupes sociaux, politiques, professionnels, etc. Les idées ou l’inspiration artistique ne viennent jamais du plus profond de nous ou du plus haut du ciel : pour paraphraser Donna Haraway, il n’y a pas de « vue de survol, depuis nulle part, depuis la simplicité », ce qu’essaie de nous faire croire la culture du génie. Pour moi, il ne s’agit pas tant de développer une esthétique féministe qu’une conception féministe de l’esthétique qui souligne l’immanquable présence des autres dans les parcours individuels.

Galerie Marcelle Alix Crédit photo Aurélien Mole
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Rebecca Amsellem – Vous dites « En partant de cette définition politique du terme « queer », s’engager en faveur d’une esthétique de l’émancipation revient à relier des points dans l’histoire de l’art par de nouvelles relations qui leur rendent le sens politique qu’ils ont perdu. » Qu’est-ce qu’une esthétique de l’émancipation ? Est-ce de passer d’une esthétique masculine dominante à une esthétique féministe dominante ? Est-ce un entre-deux ? Un but ? Un moyen ?
Isabelle Alfonsi – Évidemment, il ne s’agit pas de remplacer une domination par une autre ! Une vision féministe et émancipatrice de l’esthétique voudrait mettre fin aux effets de domination qui sont nocifs à la compréhension de l’art. Pour donner un exemple concret : souvent, dans les expositions permanentes des musées, on nous montre une œuvre de tel.le artiste à côté de tel.le autre accompagnée d’un court texte qui tente de les relier entre elles à un moment de l’histoire. Le fait de lier ces œuvres avec très peu d’éléments de contexte peut être impressionnant pour des gens qui ne connaissent pas bien l’art, malgré le fait que ces accrochages s’adressent à ce qu’on appelle « le grand public ». Ce qui est plus intéressant à mon sens, c’est de mettre en lumière tout un contexte de travail amical, politique et social. De rares musées le font, comme la Reina Sofia à Madrid : on peut aller voir Guernica, mais on peut aussi comprendre dans l’accrochage d’une dizaine de salles tout autour la culture visuelle des mouvements anarchistes en amont de la guerre d’Espagne, le renouveau d’une forme d’hispanité dans les représentations de l’époque et comment des artistes estampillés « génies » comme Dali, Miro, Picasso y prennent part, tout comme d’autres artistes moins connu.e.s.
Bien sûr qu’il existe des œuvres, des lieux, des objets qui peuvent nous marquer même si on ne les comprend pas. À mon sens, c’est tout de même assez rare. La plupart du temps, si vous n’avez aucun code de la culture dont est issue une œuvre, ça va être très compliqué pour vous de la regarder et d’être touché.e. Il faut pouvoir relier nos affects avec ceux qui entourent la production de l’œuvre en question.
Rebecca Amsellem – Pour déconstruire cette forme d’universalité, et donc de proposer une lecture égalitaire de l’histoire de l’art, vous utilisez comme méthodologie la sexualisation du masculin pour déconstruire ce qu’on considère aujourd’hui comme neutre. Pourquoi ?
Isabelle Alfonsi – C’est une idée issue de l’histoire de l’art féministe et notamment des écrits de Griselda Pollock. Pollock écrit que « l’Histoire de l’art est une Histoire de l’homme illustrée ». C’est très simple, très clair : l’histoire n’est pas écrite avec les femmes, mais écrite avec les femmes comme objets de l’histoire. Aussi la question n’est pas d’introduire les femmes dans « l’Histoire de l’homme illustrée », mais de poursuivre l’écriture d’une histoire de l’art féministe, à la suite de Linda Nochlin, de Griselda Pollock, ou de Tamar Garb qui a été ma professeure à Londres. L’histoire de l’art féministe passe par la mise en récit des corps masculins comme sexués et genrés, en prenant en compte par exemple la diversité des expériences masculines afin que le masculin ne soit pas toujours égal au neutre, à l’esprit, à l’universel et le féminin au corps comme c’est trop souvent le cas dans l’écriture de l’histoire de l’art dominante.
Rebecca Amsellem – Vous écrivez « C’est également définir des pratiques de résistance aux régimes de pouvoir en place, indiquer que d’autres histoires sont possibles et ainsi construire une émancipation personnelle ». Voyez-vous votre activité de galeriste comme une des pratiques de résistance que vous mentionnez dans votre ouvrage ? Faites-vous partie d’un groupe de galeristes résistant.e.s caché ?
Isabelle Alfonsi – Je suis très influencée par la pensée de Geneviève Fraisse, philosophe féministe contemporaine. Elle a écrit qu’il faut « habiter la contradiction ». Pour moi, cela veut dire qu’essayer d’être dans la pureté, cela rend la vie dans le monde difficile. Ce métier de galeriste, c’est une façon d’habiter la contradiction, d’habiter le monde de l’art à un endroit où les choses sont les plus complexes, d’avoir les mains dans le cambouis. Être galeriste, c’est travailler avec des artistes vivant.e.s, en essayant de leur créer des moyens de subsistance, des moyens de vivre avec un marché de l’art qui n’est clairement pas l’endroit le plus reluisant de la terre, ni le plus agréable. J’assume la contradiction qui consiste à vivre dans le capitalisme et à essayer de le faire d’une façon éthique et féministe. Cela veut dire ne pas en accepter toutes les règles implicites de domination des autres et continuer d’essayer d’en combattre les effets les plus pervers.
Rebecca Amsellem – Quelle artiste avez-vous découverte récemment ?
Isabelle Alfonsi – Ella Bergmann Michel. C’est une artiste du xxᵉ siècle que nous exposons en ce moment à la galerie en partenariat avec la galerie Zlotowski et la galerie Éric Mouchet qui nous ont fait l’amitié de nous prêter des œuvres. C’est une artiste allemande qui a été en exil intérieur en Allemagne au moment du nazisme, et qui a collaboré à un moment au Bauhaus avec son mari. On peut dire que c’est une de ces artistes femmes qui ont été insuffisamment mises en avant, oubliées de l’histoire.
On peut toujours découvrir des artistes, on pourra rajouter des noms à l’infini à la liste des artistes reconnu.e.s par l’histoire de l’art. Ce n’est pas tout à fait la même chose que de considérer l’esthétique d’un point de vue féministe. On ne va pas résoudre les problèmes de domination en rajoutant des génies féminins. Il faut casser la figure du génie pour comprendre que l’art est le produit d’une dynamique collective.