Quand l’invasion de l’Ukraine par la Russie a officiellement débuté en février 2022, les associations féministes (et cette newsletter) tiraient la sonnette d’alarme : si la guerre a toujours des conséquences catastrophiques, celle-ci aurait un effet dévastateur sur les droits reproductifs des ukrainien·ne·s.

C’était un désastre que l’on pouvait voir venir à des kilomètres. La majorité des huit millions de personnes qui ont fui l’Ukraine depuis l’invasion sont des femmes, et les pays voisins de l’Ukraine – la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et la Roumanie – font partie des pires élèves de l’Europe en matière de santé sexuelle et reproductive.

En Pologne, l’avortement est pratiquement illégal. La politique ultra-conservatrice du pays a d’ailleurs entraîné la mort d’au moins six femmes depuis 2021 à la suite de complications de grossesse lors desquelles les médecins ont refusé de procéder à des avortements. L’IVG médicamenteuse, la méthode la plus simple et la moins chère de terminer une grossesse non-désirée, est illégale en Hongrie et en Slovaquie. La pilule du lendemain n’y est accessible qu’avec une ordonnance. La Roumanie, elle, recule dangereusement sur l’avortement et la contraception.

Un groupe d’ONGs a commencé de mis des chiffres sur l’ampleur des conséquences pour les réfugié·e·s ukrainien·ne·s qui ont besoin de soins de santé sexuelle et reproductive. Lors d’entretiens avec plus de 80 réfugié·e·s, de groupes qui travaillent avec des réfugié·e·s et d’expert·e·s, les chercheur·euse·s ont constaté que de nombreuses réfugié·e·s retournaient en Ukraine pour ces soins. L’offre de santé reproductive est si mauvaise en Europe que les femmes et les dissident·e·s du genre doivent désormais retourner dans une zone de guerre active pour obtenir des soins.

« Les filles ukrainiennes sont terrifiées à l’idée de tomber enceintes », a déclaré une réfugiée en Pologne. « Après tout, ici, il n’y a aucune option. Ça fait peur de savoir qu’on pourrait même mourir et qu’ils ne nous aideront pas, comme on le voit aux infos », a-t-elle déclaré.

« On ne souhaiterait ça à personne, pas même à sa pire ennemie. »

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Les gens traversent tout le temps des frontières pour se faire avorter en Europe. C’est vrai pour les femmes et les personnes originaires de Malte ou de Pologne, où l’avortement est illégal ou impossible, mais aussi pour la France, l’Italie et l’Allemagne, où les délais légaux, les déserts médicaux et l’objection de conscience obligent régulièrement à se faire soigner ailleurs. Chaque fois que l’on doit traverser une frontière pour avorter, il faut payer le coût de l’intervention, du transport et de l’hébergement ; prendre des congés du travail ou des tâches domestiques ; et gérer l’urgence d’une grossesse à terminer. En 2023, certain·e·s doivent aussi prendre en compte le risque de traverser une ligne de front.

D’après l’étude, la situation était plus grave encore pour les femmes roms et les réfugié·e·s LGBTQIA+, qui sont confronté·e·s à d’autres formes de discrimination lorsqu’elles demandent de l’aide. Les femmes roms étaient plus susceptibles de se voir refuser des soins médicaux ou de se retrouver séparées des autres réfugié·e·s en raison de discrimination raciale. La Hongrie n’autorise plus les personnes trans ou intersexes à changer la mention de sexe sur leurs papiers d’identité depuis 2020 et a récemment adopté une loi encourageant la dénonciation des familles queer aux autorités. Les ukrainien·ne·s lesbiennes, bi·e·s, gay et trans en Pologne doivent aussi faire face aux tristement célèbres « zones anti-LGBT » du pays, établies par des centaines de mairies ces dernières années.

Ces personnes queer « entrent dans des provinces autoproclamées « sans LGBT », où elles reçoivent systématiquement l’information que personne ne veut d’elles là-bas », déclare Justyna Nakielska de la Campagne contre l’homophobie dans le rapport.

Bien sûr, le manque de soins reproductifs, la discrimination systémique à l’égard des Roms et l’homophobie et la transphobie institutionnalisées faisaient déjà partie du quotidien des Polonais·e·s, des Hongrois·e·s, des Roumain·e·s et des Slovaques. L’expérience des réfugié·e·s ukrainien·ne·s ne fait que souligner à quel point la réalité existante était désastreuse pour des millions d’Européen·ne·s.

Celles et ceux qui aident les Ukrainien·ne·s à se frayer un chemin dans ces systèmes hostiles sont les mêmes militant·e·s des droits humains qui font le travail que le gouvernement devrait faire depuis des décennies. Des militant·e·s comme Justyna Wydrzyńska de l’Abortion Dream Team, qui a été condamnée par un tribunal polonais cette année pour avoir aidé une femme à mettre fin à une grossesse pendant la pandémie. Ou les militant·e·s LGBTQIA+ slovaques et roumain·e·s qui, d’après le rapport, sont confronté·e·s à “la violence, les discours haineux et le vandalisme” dans le cadre de leur travail en raison de la montée de la rhétorique homophobe et transphobe.

Certain·e·s des réfugié·e·s ont raconté aux chercheur·euse·s leur choc à leur arrivée en Pologne, en Hongrie, en Slovaquie ou en Roumanie de voir des conditions aussi catastrophiques. Elles ont raison d’être choquées. Nous devrions toutes et tous l’être. Chacun de ces pays est membre de l’Union européenne, un bloc censé reposer sur « un engagement fort en faveur de la promotion et de la protection des droits humains ». Mais la réalité de l’Union européenne pour les personnes marginalisées est souvent très éloignée des valeurs sur lesquelles elle a été fondée. (Pour rappel : Roberta Metsola, la présidente du Parlement européen vient de Malte, le seul État membre à interdire complètement l’avortement, et elle a une longue histoire de vote contre les droits reproductifs).

Le backlash anti-progressiste de l’Europe ne se limite pas aux frontières de l’Ukraine. Le mois dernier, je suis allée chercher un vélo à la station Vélib’ devant chez moi, à Paris, et j’ai découvert qu’il avait été recouvert d’un message anti-avortement. « Et si vous l’aviez laissé vivre? », disait l’autocollant dessiné avec des couleurs et une typographie ressemblant à l’officielle, finement découpé pour remplir la forme du garde-boue. À côté, on y voit le dessin d’un fœtus qui grandit pour devenir un enfant sur un vélo. Les messages étaient partout, suggérant une campagne bien financée et bien organisée pour s’opposer à l’avortement, dans un pays où il est légal depuis 1975.

Les droits sexuels et reproductifs doivent être défendus partout, des pays où l’avortement et la transition de genre sont interdits aux pays où ces droits sont protégés par la loi. Après avoir fui une guerre, les réfugié·e·s ukrainien·ne·s méritent mieux que d’être victimes de discrimination et d’obstacles juridiques lorsqu’elles ont besoin de soins. Elles méritent mieux que d’avoir à retourner dans cette zone de guerre pour voir un·e gynécologue ou obtenir des hormones ou la pilule du lendemain. Et nous méritons toutes et tous mieux qu’une Europe où notre droit à l’autonomie corporelle dépend de notre code postal.

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