Saviez-vous que l’artiste Jackson Pollock n’est pas le précurseur légendaire de la technique du « dripping » – technique artistique consistant à laisser « goutter » de la peinture sur une toile en « traçant » des lignes ?
Saviez-vous qu’avant lui, une autre personne, faisait exactement la même chose ? Janet Sobel pour être plus précise. Une femme, oui.
La bible de l’histoire de l’art (intitulée Histoire de l’art, en toute modestie), écrite par Ernst Gombrich, présente Pollock comme celui « qui se fit remarquer par la nouveauté de sa technique ». La « bible » justifie même la manière dont l’artiste est venu à « créer » cette méthode. « Pollock avait été fasciné par le surréalisme, mais il élimina peu à peu les images insolites qui avaient hanté ses peintures au profit de variations purement abstraites. Refusant les méthodes classiques, il commencera par étendre sa toile sur le sol et à faire gicler, à verser ou à jeter la peinture pour aboutir à d’étonnantes compositions. »
Sauf que Pollock n’est pas le premier à mettre en place cette technique. Avant lui, il y a Janet Sobel – dont on peut découvrir les œuvres dans l’exposition Elles font l’abstraction au Centre Pompidou en ce moment. Janet Sobel est également américaine. Elle est aussi hongroise. Elle commence à peindre à 45 ans. Ses œuvres furent exposées pour la première fois grâce à Peggy Guggenheim en 1945, huit ans après avoir débuté. Elle souffrit toute sa carrière de ce manque de reconnaissance latent durant ses premières années de peintresse. En effet, Clement Greenberg, qui était alors le critique d’art auquel tout le monde se référait mentionne son œuvre après avoir installé celle de Pollock.
Pourquoi Janet Sobel n’est-elle pas considérée comme la précurseuse de l’expressionnisme abstrait alors même que son maître consacré, Jackson Pollock, admet son influence sur ses œuvres ?


En haut, on peut voir une oeuvre de Janet Sobel, Voie lactée, réalisée en 1945 et en bas, il s’agit d’une oeuvre de Jackson Pollock, Blue Poles, réalisée en 1952.
Une première hypothèse se trouve dans American-Type painting, écrit par Clement Greenberg lui-même. « Pollock (et moi-même) admirions ces œuvres assez furtivement : elles montraient de petits dessins schématiques de visages presque perdus dans un tracé dense de fines lignes noires sur et sous un champ marbré de couleur à prédominance chaude et translucide. L’effet – et c’était le premier vraiment “all-over” que j’avais jamais vu, puisque l’exposition de (Mark) Tobey a eu lieu des mois plus tard – était étrangement agréable. Plus tard, Pollock a admis que ces images l’avaient marqué. » Pour ne pas laisser de doute quant à l’influence de Sobel, Greenberg précise qu’elle « fut et qu’elle est toujours une femme au foyer vivant à Brooklyn ». Ces quelques lignes montrent l’énergie utilisée pour décrédibiliser l’œuvre d’une femme parce que femme. Rappeler que Sobel était « femme au foyer » ou qu’elle était une peintresse « primitive » a pour conséquence de ne pas légitimer les œuvres et d’amorcer la descente aux oubliettes de l’artiste. Ce n’est donc pas étonnant que quelques années plus tard, Gombrich affirme que Pollock fut salué « comme un des pionniers d’un nouveau style connu sous le nom d’“action painting” ou d’“expressionnisme abstrait”. Tous les imitateurs de Pollock ne suivirent pas une méthode aussi révolutionnaire ».
Une seconde hypothèse permettant de comprendre pourquoi le nom de Janet Sobel est si peu connu (et pourquoi ce n’est pas elle que Ed Harris a joué à l’écran) est le silence des femmes. « Je veux que les femmes se réapproprient l’art abstrait », dit l’artiste et critique américaine Harmony Hammond. Elle précise que « Notre silence contribue au manque de dialogue entre le public des artistes, au manque de critique d’un point de vue féministe, et finalement à la mauvaise interprétation de notre travail. » (Feminist Abstrait Art. A political Viewpoint, Heresies, 1977). Hammond affirme que l’art abstrait a des fondements féministes et donc politiques mais qu’il n’y a que les artistes elles-mêmes qui sont à même d’en dessiner les contours. Avec cette hypothèse, Hammond révèle un point central de l’histoire de l’art : cette dernière est écrite par ceux qui en comprennent l’essence. Aussi, un critique d’art sera plus sensible à l’œuvre d’un artiste homme car ils auront vécu des expériences similaires. De la même manière, un critique d’art passera à côté de l’œuvre révolutionnaire de Sobel car il niera toute légitimité dans la représentation de son expérience en tant que femme. Hammond cite également Kathryn C. Johnson, en introduction au catalogue de Changes, une exposition de Betsy Damon et Carole Fisher : « Leur travail est et raconte à la fois la douleur de leurs expériences de vie. Cela parle de douleur et c’est douloureux, mais cela ne présente pas la femme comme une victime passive. La douleur est présentée avec une compréhension profonde de ses sources et de ses effets, ainsi que la colère qui suit la confrontation avec la blessure. » Cette interprétation est nécessaire pour comprendre l’intérêt artistique (et dans ce cas politique) des œuvres de Betsy Damon et Carole Fisher.
Aujourd’hui, Sobel n’est toujours pas reconnu comme l’inventrice du « dripping » ni comme la précurseuse de l’expressionnisme abstrait car le milieu de l’art, comme tous les autres, se bat contre un lourd héritage patriarcal. Un héritage où seule la créativité des hommes était nourrie, financée, et glorifiée. « Il faut briser les mythes et les peurs qui entourent l’art abstrait », disait Hammond pour rendre les œuvres réalisées par des femmes plus visibles. Il faut aussi briser les fondations branlantes d’une histoire de l’art qui a effacé les génies de notre esthétique.