À propos de son travail, Marguerite Duras a écrit « L’entreprise de Martine Barrat me paraît unique dans son genre. D’ailleurs, dans le monde entier, à New York, à Rome, à Paris, cela commence à se savoir. Martine Barrat témoigne de la vie des habitants de Harlem, du South Bronx, de cette périphérie tragique du nord de N.Y.C. Son travail consiste à obtenir que les gens s’expriment devant elle, provoqués par elle, aussi librement qu’en son absence. Cette liberté retrouvée tient du miracle. Est-ce que celui-ci tient de l’amour de Martine Barrat pour les désespérés de New York ? Peu importe. »

​Quand je l’appelle, Martine Barrat est dans la rue, à New York, sous la pluie, devant une piscine fermée. Elle est arrivée trop tard pour sa séance de nage quotidienne, alors elle attend la réouverture, et elle me prévient : « Avec moi, il vaut mieux que tu sois patiente, parce que Dieu sait ce que je vais te répondre. »

​Martine Barrat est née à Oran, a grandi en France, et vit depuis plus de cinquante ans à New York, au Chelsea Hotel, dont elle est l’une des dernières résidentes historiques. C’est Ellen Stewart -la fondatrice du théâtre La MaMa, légende de la scène expérimentale new-yorkaise- qui l’a fait venir en 1968 en lui envoyant un billet d’avion. Dans le South Bronx, où elle a filmé puis photographié les gangs, les clubs de boxe, les fêtes de quartier, on l’appelle “Picture Girl”. Mohamed Ali a dédicacé ses photos, Ornette Coleman lui donnait des titres, Marguerite Duras l’a soutenue, Toni Morrison et Angela Davis ont écrit sur son travail. Cet été, la galerie qui la représente expose ses images aux Rencontres d’Arles.

12A. Martine Barrat, Block Party [Fête de quartier], Harlem, 1992. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et la Galerie Rouge.

La dernière fois que je l’ai vue, j’avais une dizaine d’années. C’était chez elle, au Chelsea Hotel, il y avait des photographies sur tous les murs et ça sentait la cannelle. Je me disais que c’était le plus bel endroit du monde. Les photos sont toujours là – celles du bureau ont été accrochées par Alexandre Athané, son ancien assistant, un artiste qu’elle admire et à qui elle tient à rendre hommage ici. C’est fait, Martine.

Ce qui suit est une conversation traversée par les camions, la pluie et les passant·es de l’Upper West Side. 

Rebecca Amsellem Vous êtes née à Oran, vous avez grandi en France, et c’est Ellen Stewart qui vous a fait venir à New York en 1968 en vous envoyant un billet d’avion. Que doit-on, dans une vie d’artiste, à une femme qui vous tend la main comme ça ?

Martine Barrat C’était une femme extraordinaire. Une femme qui aimait les artistes et qui adorait les mettre ensemble. Elle les faisait venir de tous les pays et elle les mettait ensemble. C’était sa folie. Elle le faisait par amour pour les artistes. La joie de les mettre ensemble.

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Rebecca Amsellem Dans le South Bronx, on vous appelait “Picture Girl”. Qui vous a donné ce nom, et qu’est-ce qu’il dit de la place que vous occupiez dans ces quartiers ?

Martine Barrat C’est le nom qu’on m’a donné à Harlem. Les gens, à force de me voir pendant trente-cinq ans avec un appareil photo, ils m’ont appelée “Picture Girl”.

Rebecca Amsellem Votre premier appareil photo vous a été offert par Pearl, président d’un gang du South Bronx, après le vol de votre caméra. C’est comme ça que vous avez commencé la photographie : grâce à vos amis du Bronx. Est-ce que la photographie a toujours été, pour vous, une affaire collective ? Vous parlez beaucoup d’amour des gens autour de vous.

Martine Barrat Si je fais une photo, c’est parce que j’aime la personne ou qu’elle me touche.

Rebecca Amsellem  Vous dites : “Je n’ai jamais volé une image.” Et aussi : “Faire de la photo, c’est partager une histoire d’amour.” Comment ce consentement se négocie-t-il, concrètement, dans la rue, dans un gymnase, dans un appartement ? Vous posez la question avant de prendre la photo ?

Martine Barrat Tu vis avec ton cœur, non ? Avec quoi tu vis d’autre ? Quand tu fais de la photo, en tout cas moi, c’est comme ça : tu le sens. Tu sens si la personne n’a pas envie et tu ne vas pas l’embêter. Tu n’es pas là pour embêter les gens avec des photos. D’ailleurs, je n’ai plus d’appareil photo depuis longtemps. Je travaille avec mon téléphone et je suis très contente.

2A. Martine Barrat, Love avant d’aller au Rhythm Club, elle voulait être sûre que son maquillage soit bien mis, Harlem, 1996. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et la Galerie Rouge.

Rebecca Amsellem Qu’est-ce que ça a changé, le téléphone ?

Martine Barrat Ça coûte moins cher, d’abord. Ça, ça change tout. Et puis le téléphone, il fait un peu plus partie de ton corps. Il fait partie de toi. L’appareil photo, c’était tout un bazar. Je ne pourrais jamais m’y refaire, maintenant.

Rebecca Amsellem En 1993, à propos du jeune boxeur Gabriel Bracero, dix ans, qui venait de perdre son premier combat et qui était en larmes, vous avez écrit : “I couldn’t take the picture.” Vous avez senti qu’il ne voulait pas.

Martine Barrat C’est la moindre des choses, non ? Je ne fais pas des photos pour aller voler des photos. Et puis quoi encore ? C’est dégueulasse, d’aller prendre une photo si la personne n’en veut pas.

Rebecca Amsellem Vous dites que votre seul engagement, en photographie comme dans la vie, c’est d’être libre – “la liberté absolue”. En 2026, qu’est-ce que vous diriez à une jeune femme ou à un jeune homme qui veut cette liberté-là ?

Martine Barrat Tu n’as pas besoin de dire les choses, quelquefois.

Vous aimez ce qu’on fait ?

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