par Josephine Lethbridge

Lorsqu’une politicienne anglo-saxonne en vue comme Diane Abbott ou Suella Braverman postait sur X (anciennement Twitter) à l’approche des élections au Royaume-Uni, il fallait généralement entre une et deux minutes avant qu’une personne réponde par des insultes. En tout, 6 % de toutes les réponses étaient des violences, et près de 20 % de ces violences étaient misogynes ou à caractère sexuel explicite.

« À chaque fois que nous faisons des recherches sur ce sujet, les gens disent : ‘Oh, ce ne sont que des mots sur internet, » raconte l’un·e des chercheur·es de l’Université de Sheffield qui a mené l’étude. « Mais nous devons prendre ça au sérieux. Ça peut détruire des vies. Ça peut détruire des carrières. Ça peut dissuader des personnes de se lancer en politique. »

Les chercheur·es ont collaboré avec The Guardian pour étudier les abus en ligne subis par cinq politicien·nes britanniques : l’ancien Premier ministre Rishi Sunak, le Premier ministre actuel Keir Starmer, la députée de gauche Diane Abbott, la députée de droite Suella Braverman et le maire de Londres, Sadiq Khan. À cinq, ces élu·es ont reçu 85 000 messages de haine. Le vrai chiffre est probablement bien plus élevé : l’équipe de recherche  (qui a préféré rester anonyme en raison du risque de cyberharcèlement) estime que leurs modèles pourraient avoir manqué environ la moitié du total des messages violents.

« Ça fait partie du travail, » est une autre réponse courante quand la question des violences en ligne en politique est soulevée. Et c’est indubitablement vrai. Une étude de 2016 menée par l’Union interparlementaire a révélé que 82 % des femmes parlementaires dans le monde ont été victimes de violences psychologiques. En 2020, une étude d’Amnesty International a trouvé qu’un tweet sur sept adressé à des politiciennes en Inde était « problématique ou abusif ». D’autres études sur l’ampleur des abus en ligne subis par les femmes politiciennes ont été menées au Népal, au Pakistan, au Danemark, aux Pays-Bas, au Pérou, en Irlande et en Ouganda, entre autres. Mais devons-nous accepter que les abus fassent  “partie du travail » ? Et quels sont les effets plus larges de ce phénomène ?

Les chercheur·es ne sont pas d’accord sur la question de savoir si les femmes en politique sont plus souvent victimes d’abus en ligne que les hommes – et cela varie énormément selon les régions. Mais la nature des messages de haine est clairement différente. Comme le souligne une étude : « lorsque vous recevez des insultes, il est beaucoup plus probable que celles-ci ciblent votre corps plutôt que vos idées politiques. » Cette tendance aux insultes basées sur l’identité est encore plus sévère pour les dirigeantes politiques issues de minorités raciales, ethniques, religieuses ou autres, ainsi que pour celles qui défendent des questions féministes. À l’approche des élections de 2017 au Royaume-Uni, Amnesty International a découvert que 45 % de tous les tweets de haine adressés aux 177 femmes députées ciblaient une seule personne : Diane Abbott, la première femme noire à siéger au Parlement britannique.

Peu importe la personne contre qui il est dirigé, le cyberharcèlement fait des dégâts. Pourtant, une croyance persiste selon laquelle il faudrait “avoir la peau dure pour faire de la politique », et donc que faire face aux violences ne serait qu’une question individuelle.

Ce n’est pas le cas. « Si les femmes tweetent moins, elles deviennent moins visibles, leurs voix sont moins entendues, » explique Luise Koch, qui étudie la misogynie en ligne qui vise les femmes politiquement actives au Brésil. « La misogynie en ligne n’est pas seulement un problème individuel – plus largement, elle met en péril la démocratie, en réduisant les femmes au silence. »

Recevez
Les Glorieuses
tous les mercredis

En voici la preuve

À l’échelle mondiale, seulement 27 % des député·es sont des femmes. Avec une représentation relativement faible au sein des gouvernements, il n’est peut-être pas surprenant que l’Indice de l’égalité des genres des Objectifs de Développement Durable 2024 ait révélé que l’égalité des genres soit en train de stagner ou de reculer pour plus d’un milliard de femmes et de filles dans le monde.

Pendant ce temps, les géants des réseaux sociaux investissent de moins en moins dans la modération des contenus et d’autres protections pour leurs utilisateur·ices. Le niveau de contenus abusifs et misogynes sur X (anciennement Twitter) a augmenté de façon spectaculaire depuis la prise de contrôle par Elon Musk. « Nous avons constaté une énorme différence [depuis la prise de contrôle par Elon Musk]. C’est en partie parce qu’il y a moins de modérateur·rices, » affirme la chercheuse de l’Université de Sheffield.

Et ce n’est pas seulement sur X. Une nouvelle étude du Centre pour la lutte contre la haine en ligne – la même association qu’Elon Musk a menacé de poursuivre en justice l’année dernière après ses révélations montrant une augmentation des discours de haine sur la plateforme depuis sa prise de contrôle – montrent qu’Instagram n’a pas agi sur 93 % des commentaires abusifs ciblant des femmes politiciennes américaines de premier plan qu’ils ont signalés, y compris des menaces de mort et de viol.

Jusqu’à récemment, l’affirmation selon laquelle le cyberharcèlement empêcherait les femmes et les personnes issues de groupes minorisés de se présenter aux élections était hypothétique ou anecdotique. Mais de plus en plus d’études montrent un effet dissuasif clair sur la participation politique. Une récente enquête britannique a découvert « un effet considérable des commentaires sexistes sur la baisse de l’ambition politique des femmes. » Une autre a montré que les politicien·nes qui avaient choisi de ne pas se représenter avaient reçu plus de violences au cours de l’année précédente. Dans ses recherches sur les élections brésiliennes de 2022, qui n’ont pas encore été évaluées par des pairs, Luise Koch a découvert qu’une augmentation des attaques misogynes pendant une semaine était associée à une diminution des tweets des candidates la semaine suivante – et que cela était particulièrement prononcé pour les candidates plus jeunes et de gauche, qui ont reçu le plus d’abus.

« Le sexisme structurel et les abus directs n’affectent pas seulement le bien-être des femmes politiciennes, mais les découragent également de poursuivre leur carrière politique, ce qui nuit à la représentation et à la démocratie, » déclare la chercheuse.

Et cet effet ne touche pas que les politicien·nes, mais aussi les activistes, les journalistes, ou toute personne qui s’exprime. Un taux énorme de 77 % des femmes au Royaume-Uni ne se sentent pas à l’aise de partager leurs opinions en ligne par crainte d’être ciblées par du cyberharcèlement. Ce n’est pas exactement la recette pour une démocratie fonctionnelle.

« Ces plateformes sont politiques »

Il y a des appels généralisés à une réglementation plus stricte des réseaux sociaux, et cela devra sans doute faire partie de la solution. Mais ce n’est pas un problème simple à résoudre.

« Il y a une ligne vraiment difficile entre la liberté d’expression et ce qui devrait être toléré, » analyse Luise Koch, de l’Université de Sheffield. Les outils automatisés ne peuvent filtrer que certains types d’abus, et quand les usager·es signalent des problèmes, ces plaintes sont souvent mal gérées ou ignorées. S’assurer que les entreprises répondent correctement aux plaintes des usager·es concernant les abus semble être une exigence de base, et pourtant cela n’est pas fait de manière systématique.

Photo d'Andrés Constantin avec le texte : Nous savons maintenant tous·tes que les interdictions d’avorter ne font pas disparaître le besoin d’avorter

Les complexités de la modération vont au-delà de ça. Comme l’explique Kanksshi Agarwal, chercheuse en politiques publiques et fondatrice de la NETRI Foundation, le premier incubateur pour les femmes en politique en Inde : « La régulation des plateformes est une question très sensible. Ces plateformes sont politiques. Elles sont gérées par de vraies personnes, de véritables êtres humains qui ont des intérêts politiques. »

Il y a aussi un biais géographique. La plupart des entreprises de la tech se concentrent sur la lutte contre les abus en ligne en Occident. Cela a conduit à un « grave fossé d’application » dans les pays du Sud global.

Ainsi, si des réglementations plus strictes sont cruciales, la transparence est peut être encore plus importante. Les entreprises de réseaux sociaux doivent être tenues de rendre publiques leurs pratiques de modération et leurs données afin qu’elles puissent être tenues responsables. Malheureusement, la tendance évolue dans la direction opposée dans certains pays. Par exemple, en 2023, le X d’Elon Musk a commencé à facturer aux chercheur·es l’accès aux données. C’est ce qui a empêché les chercheur·es de Sheffield d’étudier plus de cinq politicien·nes.

Des communautés de soin

Dans un contexte où les abus s’aggravent et où une réglementation efficace semble lointaine, il est facile de se sentir découragé·e quant à l’avenir des femmes et des groupes marginalisés en politique. Le défi de combattre les violences en ligne basées sur l’identité, qui dissuadent beaucoup de personnes de se présenter aux élections, semble insurmontable quand les systèmes existants continuent de les laisser tomber.

« C’est pourquoi beaucoup de femmes issues de familles politiques entrent en politique en Inde, » déclare Kanksshi Agarwal. « Elles savent que lorsqu’elles sont confrontées à du hooliganisme, des menaces et de la violence, elles ont une famille très puissante pour les soutenir. Les personnes qui n’ont pas ce genre de soutien hésitent. » Survivre à ce genre de violences nécessite une communauté, de la confiance, du soutien et de l’argent – et la plupart des systèmes politiques et des communautés n’en fournissent pas. « Nous devons réfléchir à ce qu’il faut pour construire une infrastructure de soutien pour les femmes en politique, » avance-t-elle.

Construire ce genre d’infrastructure de soutien est crucial. Heureusement, un nombre croissant d’organisations intervient pour combler le fossé. #ShePersisted aide les femmes dirigeantes à renforcer leur résilience numérique tout en luttant pour des normes numériques améliorées. La NETRI Foundation propose des programmes pour soutenir les femmes en Inde à se présenter aux élections, y compris dans le domaine numérique. Le réseau de la fonction publique Apolitical sensibilise à cette question et forme les femmes à faire face aux impacts des violences. Access Polity vise à créer une « infrastructure de soutien pour les femmes qui entrent en politique, » et se concentre sur l’Amérique du Sud et l’Asie.

Pendant trop longtemps, les femmes ont été obligées d’endurer des abus et des violences basés sur l’identité comme « une partie du travail ». Mais un véritable progrès n’adviendra que lorsque le changement structurel et le soutien communautaire seront prioritaires, permettant aux femmes et aux groupes marginalisés de participer pleinement et en toute sécurité à la vie politique.

« Nous devons à la fois équiper les femmes avec les outils pour naviguer un système défaillant, et travailler simultanément à changer ce système, » déclare Kanksshi Agarwal.

Alors, on fait quoi ?

Les études du mois

  • Aucun pays au monde n’est sur la bonne voie pour atteindre l’égalité des genres d’ici à 2030. Si les tendances actuelles se poursuivent, l’égalité des genres à l’échelle mondiale ne sera atteinte que d’ici le 22e siècle, selon la mesure la plus complète de l’égalité des genres à ce jour.
  • Un nouveau rapport de l’ONU estime que le nombre de femmes et de filles confrontées à des violences conjugales en Afrique subsaharienne devrait presque tripler d’ici 2060 – une augmentation de plus de 90 millions – en raison de la gravité de la crise climatique.
  • ⚽️ Près de la moitié des femmes fans de football en Angleterre et au Pays de Galles ont été victimes d’abus sexistes lors des matchs. La plupart ne l’ont jamais signalé aux autorités.

Vous aimez ce qu’on fait ?

Rejoignez les plus de 100,000 abonné·es et abonnez-vous à la newsletter Les Glorieuses