J’ai commencé ce second confinement pleine d’intentions. Un des privilèges d’écrire des newsletters pour gagner sa vie est de pouvoir télétravailler en pyjama depuis son lit. J’ai donc décidé de remplir les heures habituellement dédiées aux trajets, aux obligations professionnelles (depuis que j’ai commencé la saison 4 de The Crown je ne dis plus « réunion » mais « obligation professionnelle ») à toutes les choses que je voulais faire depuis longtemps sans pour autant trouver le temps. Une liste si longue que j’ai perdu une des pages qui la constituaient. Lire un livre tous les trois jours, apprendre à jouer aux échecs (merci « Le jeu de la Dame »), faire au moins 5 minutes de sport tous les matins (inutile de préciser que j’ai respecté cet engagement uniquement le premier jour), faire des collages, me coucher plus tôt (impossible), me réveiller plus tôt (se référer à la parenthèse précédente), décorer mon appartement… Je regarde cette liste aujourd’hui et je me demande… mais pourquoi ?

La réalité me rattrape. La pandémie. La loi « Sécurité globale » actuellement débattue et sur laquelle l’ONU a rappelé à l’ordre la France. L’adoption de la loi de programmation de la recherche pour les années 2021 à 2030 et portant diverses dispositions relatives à la recherche et à l’enseignement supérieur par l’Assemblée nationale qui va précariser davantage le milieu de la recherche. Un intermède d’espoir avec l’élection de Biden qui va peut-être mettre fin à la mode populiste chez les élu.e.s dans les pays démocratiques. Et ça recommence. Un appel d’offres pour mettre en concurrence la gestion du « 3919 » numéro destiné aux femmes victimes de violences domestiques. Et puis de nouveau la pandémie.

Collage par moi-même.

« La période présente est de celles où tout ce qui semble normalement constituer une raison de vivre s’évanouit, où l’on doit, sous peine de sombrer dans le désarroi ou l’inconscience, tout remettre en question. » Non, ce n’est pas une pub pour du Xanax. Nous sommes en 1934 lorsque la philosophe Simone Weil écrit ces mots (Réflexions sur les causes de la liberté de l’oppression sociale, Éditions Payot, 2020). Oui, ces lignes auraient pu être écrites aujourd’hui. Au sujet du travail, elle dit : « [il] ne s’accomplit plus avec la conscience orgueilleuse qu’on est utile, mais avec le sentiment humiliant et angoissant de posséder un privilège octroyé par une passagère faveur du sort, un privilège dont on exclut plusieurs êtres humains du fait même qu’on en jouit, bref une place ». À propos du progrès scientifique, elle explique que « l’expérience montre que nos aïeux se sont trompés en croyant à la diffusion des Lumières, puisqu’on ne peut divulguer aux masses qu’une misérable caricature de la culture scientifique moderne, caricature qui, loin de former leur jugement, les habitue à la crédulité ». Elle continue avec l’art qui « subit le contrecoup du désarroi général, qui le prive en partie de son public, et par là même porte atteinte à l’inspiration ». Et termine avec la vie familiale. Elle « n’est plus qu’anxiété depuis que la société s’est fermée aux jeunes. La génération même pour qui l’attente fiévreuse de l’avenir est la vie tout entière qui végète, dans le monde entier, avec la conscience qu’elle n’a aucun avenir, qu’il n’y a point de place pour elle dans notre univers ».

Que se passe-t-il dans une société où l’espérance a laissé place à l’angoisse ? On continue de faire des listes ? On fait la révolution ? On a beaucoup parlé de révolution ces derniers temps. Révolution féministe. Révolution écologique. Révolution antiraciste. Révolution économique. Révolution sociale. C’était le cas aussi en 1934. « Il est cependant, depuis 1789, un mot magique qui contient en lui tous les avenirs imaginables, et n’est jamais si riche d’espoir que dans les situations désespérées ; c’est le mot de révolution. Aussi le prononce-t-on souvent depuis quelque temps. » Pourquoi parle-t-on autant de révolution alors qu’elle n’arrive pas ? Et que les vagues de protestation sont matées les unes après les autres ?

Weil répond : « C’est pourquoi le premier devoir que nous imposera la période présente est d’avoir assez de courage intellectuel pour nous demander si le terme de révolution est autre chose qu’un mot, s’il a un contenu précis, s’il n’est pas simplement un des nombreux mensonges qu’a suscité le régime capitaliste dans son essor et que la crise actuelle nous rend le service de dissiper ».

Quel est donc notre rôle ? Arrêter de parler de révolution ? S’inscrire dans un régime qui ne semble convenir qu’à 1 % des habitants de la planète ? Non. Faire fi de la réalité et se représenter l’idéal dans lequel nous souhaiterions vivre. « C’est la liberté parfaite qu’il faut s’efforcer de se représenter clairement, non pas dans l’espoir d’y atteindre, mais dans l’espoir d’atteindre une liberté moins imparfaite que n’est notre condition actuelle ; car le meilleur n’est concevable que par le parfait. On ne peut se diriger que vers un idéal. L’idéal est tout aussi irréalisable que le rêve, mais à la différence du rêve, il se rapporte à la réalité ; il permet, à titre de limite, de ranger des situations ou réelles ou réalisables dans l’ordre de la moindre à la plus haute valeur. La liberté parfaite ne peut pas être conçue comme consistant simplement dans la disparité de cette nécessité dont nous subissons perpétuellement la pression. »

Parce que, comme le soulignait déjà Weil en 1934, si la société a tout pour nous écraser, elle contient déjà les valeurs qui peuvent nous libérer. À la surveillance accrue des citoyen.ne.s, nous pouvons choisir la responsabilisation de chaque individu. À la fermeture des frontières et au repli sur soi, nous pouvons choisir la solidarité. À un système économique qui privilégie le rendement et la croissance, nous pouvons choisir le respect de nos environnements. À la société patriarcale, nous pouvons choisir la société égalitaire qui nous poussait, il n’y a pas si longtemps, à prononcer si souvent le mot « révolution ».

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