par Rebecca Amsellem
« C’est drôle de me dire qu’en allant vers la mer, je croyais renoncer au monde », Iris Murdoch
« Les êtres humains sont des magiciens qui s’ignorent », explique l’écrivaine Nancy Huston (L’Espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008). Car toute nomination – à savoir l’acte de nommer quelque chose d’une certaine manière – est un acte magique. Elle donne du sens à du rien. « L’argent est une fiction : de petits bouts de papier dont on a décrété qu’ils représentaient l’or. L’or est une fiction. Dans l’absolu, il ne vaut pas plus que le sable. » Et d’ajouter : « Ce ne sont pas des mensonges, car nous y croyons en toute bonne foi. C’est dans notre intérêt d’y croire. » L’être humain peut tout accepter, nous dit Nancy Huston, ou presque, car il y met un sens. D’ailleurs, il ne peut faire autrement. « Notre spécialité, notre prérogative, notre manie, notre gloire et notre chute, c’est le pourquoi » (ibid.).
Trouver du sens au point de devenir fou : c’est ainsi que le personnage de Charles Arrowby, metteur en scène de théâtre du roman d’Iris Murdoch, La Mer, la mer, Gallimard, 1983 (la version poche n’est plus éditée mais je vois qu’on peut l’acheter d’occasion ici, sinon vous pouvez demander à votre libraire une version reliée), va voir sa quête de sens le mener à la folie. Lorsqu’il décide de s’isoler dans une maison en bord de mer sans électricité, Charles Arrowby n’a pour but que de vivre en solitaire, échapper aux fantômes de son passé, écrire (un peu) et manger (simplement, mais beaucoup). Mais quand il croise son grand – et unique – amour Hartley pour la première fois depuis des dizaines d’années, il tourne à l’obsession : la sauver d’un mariage qu’il juge triste, sans vie et même violent. Elle a beau lui demander de la laisser tranquille, il devient obsédé par sa reconquête : il doit la sauver. Il n’a aimé qu’elle après tout. Et c’est parce que leur rencontre a lieu dans cet endroit improbable, loin de leurs villes natales, si longtemps après leur dernière rencontre, que Charles est persuadé qu’il ne peut s’agir d’une coïncidence. « C’est le destin », pourrait-on l’entendre dire ou « cela ne peut être le hasard ».

Collage, papiers, par moi-même, 2024
La quête de Charles Arrowby pour récupérer son grand amour est un précipité de notre besoin de faire sens. « Je ne crois pas au hasard, écrit Nancy Huston : un excellent résumé de l’histoire de notre espèce. » Même lorsque l’ambition de Charles Arrowby laisse place à une forme d’égarement, il préfère interpréter les « signes », les « hasards », les « connections » au regard de ses désirs. « C’est ainsi que fonctionnent les fous, pour reprendre les mots d’un des personnages de La Mer, la mer, ils transforment tout en preuve de ce qu’ils veulent croire. »
Si nous sommes incapables de mettre du sens dans le monde, mais que l’interprétation systématique du réel selon nos propres illusions est parfaitement humaine, quelle est la fin de la quête de sens, inhérente à notre espèce humaine, et le début d’une folie qui transforme tout – et surtout n’importe quoi – en « preuve » ? À la conscience que nous faisons partie de l’Espèce fabulatrice, aurait pu répondre Nancy Huston. « Les Huns, les Mongols, les nazis, les membres du NKVD – barbares du Nord et du Sud, d’hier et d’aujourd’hui – étaient fermement convaincus de vivre dans le réel, alors que leur tête bourdonnait de mythes (historiques, biologiques, scientifiques) pour rationaliser, justifier et glorifier leurs déprédations, leurs massacres, leurs spoliations, leurs bains de sang. » Et de continuer : « Les gens qui se croient dans le réel sont les plus ignorants, et cette ignorance est potentiellement meurtrière. »
Et peut-être que le salut de cette quête de sens, celui de Charles Arrowby, celui de n’importe quelle personne qui, un jour, à eu besoin de faire sens d’expériences peut se retrouver dans ces mots de l’écrivaine et philosophe Iris Murdoch issus d’un portrait dans Times (1983) : « Nous vivons dans un monde fantastique, un monde d’illusion. La grande tâche dans la vie est de trouver la réalité. Mais étant donné l’état du monde, est-ce sage ? »