PAR JOSEPHINE LETHBRIDGE · 4 FEVRIER 2026
« Ce n’est pas lui, ce sont ses hormones. » Je suis assise dans le métro londonien un jeudi après-midi avec mon ami Laurie. La publicité en face de nous attire notre attention. « Baisse de libido ? Perdu son étincelle ? Il s’agit peut-être d’un faible taux de testostérone. Faites un test à domicile. »
J’ai remarqué ces publicités ces dernières semaines. Elles sont partout dans le métro. D’autres adoptent un ton tout aussi accrocheur. « Les hommes aussi ont des hormones », proclame l’une d’elles. « Vos hormones masculines prennent-elles le dessus ? », demande une autre. Fatigue, baisse de désir sexuel, irritabilité, sensation de ne plus être soi-même, tous ces symptômes sont présentés comme pouvant s’expliquer par un déficit en testostérone, et donc comme valant largement le « test sanguin à domicile à 20 livres » mis en avant. Voy, l’entreprise à l’origine de la campagne, vend également des traitements de substitution à la testostérone. « Sentez-vous en meilleure santé, plus heureux et plus fort grâce à un programme de testostérone personnalisé », promet son site internet.
Au départ, tout cela m’a fait plutôt rire. Et d’une manière étrange, ça me procure même une certaine satisfaction. En tant que femme, j’ai l’habitude que mon humeur, ma fatigue, mon caractère affirmé, tout y passe, soient attribués à mes hormones. L’idée d’être « hormonale » est fortement codée comme féminine, et ces publicités jouent clairement avec cela. Une partie de moi se réjouit donc, un peu ironiquement, de voir les hommes confrontés à des récits tout aussi problématiques.
Recevez
Les Glorieuses
tous les mercredis
Évidemment, ce sentiment ne dure pas longtemps. Le caractère insidieux de ces publicités devient impossible à ignorer lorsque Laurie me confie qu’elles lui rappellent les moqueries qu’il subissait à l’école, selon lesquelles un faible taux de testostérone signifierait que l’on est plus susceptible d’être gay. (Ce qui est faux. Les niveaux de testostérone à l’âge adulte ne sont pas liés à l’orientation sexuelle).
Ces publicités exploitent délibérément les stéréotypes de genre. Et cela fonctionne. Mon frère me raconte que son fil TikTok est « rempli de femmes agacées par la campagne. C’est évident que c’était leur objectif. Maintenant tout le monde partage, tout le monde en parle, c’est de la publicité qui incite à la colère ».
Newsletter
La masculinité sous ordonnance
Le business de la testostérone

© Josephine Lethbridge
Un porte-parole de Voy a déclaré au journal londonien Metro que la campagne n’avait pas pour but de provoquer de l’indignation ni de minimiser l’expérience des femmes face aux symptômes hormonaux ou les stéréotypes sociaux qui y sont associés. « Les hommes sont souvent encouragés à balayer les symptômes hormonaux ou à en avoir honte, ce qui les empêche de chercher de l’aide. Ces publicités utilisent volontairement un langage direct afin de normaliser le sujet, de le rendre reconnaissable et digne d’être discuté », a-t-il affirmé.
Le problème, c’est que le faible taux de testostérone, en particulier chez les jeunes hommes, qui semblent être la cible de ces publicités, est rare. Pire encore, augmenter inutilement les niveaux de testostérone peut faire plus de mal que de bien, notamment en étant associé à des problèmes d’infertilité et de santé cardiovasculaire. Et ces publicités ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Sortez du métro londonien et plongez dans l’univers en ligne des influenceurs de la manosphère, vous y trouverez des versions surboostées de ces mêmes discours.
FATIGUE, BAISSE DE DÉSIR SEXUEL, IRRITABILITÉ, SENSATION DE NE PLUS ÊTRE SOI-MÊME, TOUS CES SYMPTÔMES SONT PRÉSENTÉS COMME POUVANT S’EXPLIQUER PAR UN DÉFICIT EN TESTOSTÉRONE.

« SI TU VEUX ÊTRE UN MÂLE ALPHA, FAIS-TOI TESTER »
« Si tu ne te réveilles pas le matin avec une érection, il y a de fortes chances que ton taux de testostérone soit bas. Fais-le tester ! », avertit un “coach sexuel” autoproclamé sur TikTok devant ses 102 000 abonnés. « Si tu veux être un mâle alpha, fais-toi tester », lance un autre, en reprenant sans détour les poncifs classiques de la manosphère. « C’est ce qui fait de nous des hommes, c’est ce qui fait ce que nous sommes », affirme un “expert santé” à ses 52 000 abonnés, les exhortant lui aussi à se faire tester.
Ces exemples ne sont que trois des 46 publications à fort impact sur la “basse testostérone” récemment analysées par la chercheuse en santé publique Emma Grundtvig Gram et ses collègues. Dans un article précédent, elles avaient montré que la promotion des tests de testostérone était « trompeuse, omettait de présenter les risques majeurs, et était fortement influencée par des conflits d’intérêts financiers ». Cela les a conduits à examiner de plus près les récits mobilisés sur les réseaux sociaux pour promouvoir ces produits.
Les résultats sont sans appel. Les chercheurs constatent que des acteurs commerciaux encouragent activement le dépistage d’une “basse testostérone” chez des hommes en bonne santé, souvent jeunes, malgré l’absence de preuves montrant un quelconque bénéfice. Ils écrivent : « La basse testostérone est présentée comme une menace pour la sexualité masculine. »
J’ai demandé à Daniel Kelly, maître de conférences en biochimie à l’université Sheffield Hallam, spécialiste des tests et traitements liés à la testostérone, s’il y avait une part de vérité dans ces discours. Il explique que la baisse de testostérone est bien une condition médicale réelle, et que les symptômes qui y sont le plus fortement associés sont de nature sexuelle, « en particulier une diminution de la libido et des difficultés persistantes à obtenir ou maintenir une érection ».
CE QUI EST VENDU, CE N’EST PAS TANT LA SANTÉ QUE LA SÉCURITÉ.

Cependant, précise-t-il, ces symptômes doivent être présents depuis longtemps et avoir un impact significatif sur la qualité de vie pour que des tests soient justifiés. « Des symptômes transitoires, comme la fatigue, le stress ou un désintérêt temporaire pour le sexe, sont extrêmement courants et reflètent bien plus souvent un manque de sommeil, un stress psychologique, une maladie ou des facteurs liés au mode de vie », explique-t-il.
« Les tests et les traitements sont présentés comme des solutions rapides pour optimiser la masculinité », me dit Gram. Les publications les plus populaires sur le sujet définissent les “vrais hommes” comme « musclés, secs, sexuellement dominants et émotionnellement contrôlés », tout en présentant la vulnérabilité émotionnelle ou les corps plus larges comme des échecs masculins. « On explique aux hommes que s’ils ne correspondent pas à ce cadre étroit de la masculinité, ils sont malades et ont besoin d’un traitement. »
Sans surprise, une médecin généraliste à qui j’ai parlé m’a confié avoir constaté une augmentation du nombre d’hommes demandant à faire tester leur taux de testostérone. Lorsqu’elle leur demande pourquoi, ils citent souvent quelque chose qu’ils ont lu sur internet.
MONÉTISER LA MASCULINITÉ
« Le test de testostérone est passé d’un acte médical à un produit de consommation », explique Kelly. « Lorsqu’il est détaché de l’expertise clinique et de son contexte, il existe un risque réel de médicaliser des variations normales de la vie. »
Les publications analysées par Gram et ses collègues montrent clairement comment ce glissement s’opère. Beaucoup mettent en scène de jeunes hommes dénudés, souvent sous forme d’images avant-après fortement sexualisées. L’une d’elles montre un influenceur fitness torse nu, pantalon déboutonné, muscles contractés, accompagné d’un slogan sur le fait de “réaliser ses rêves”. Cet influenceur vend des traitements de substitution à la testostérone via une clinique en ligne. D’autres associent explicitement la faible testostérone au fait d’« être une mauviette », d’avoir des “seins de fille”, d’être jaloux ou “pleurnichard”.
Ainsi, les stéréotypes de genre se retrouvent médicalisés, recouverts d’un vernis de prétendue “science dure”, et deviennent d’autant plus difficiles à déconstruire.
Ce qui rend ces solutions miracles si puissantes, explique Marcus Maloney, professeur assistant en sociologie à l’université de Coventry, spécialiste des masculinités et de la culture numérique, c’est qu’elles offrent un sentiment de contrôle à des personnes qui en manquent cruellement. « Les jeunes ont très peu de prise sur des aspects fondamentaux de leur vie, carrières, relations, finances. Cela les rend particulièrement vulnérables aux solutions rapides ou à tout ce qui leur donne l’impression de reprendre la main. »
Dans ce contexte, même les récits les plus extrêmes de la manosphère apparaissent non comme une anomalie, mais comme une intensification, « faisant partie d’un paysage beaucoup plus large de cultures d’influence en ligne qui fonctionnent sur fond de précarité socio-économique pour de nombreux jeunes », explique Maloney. Optimisation, auto-surveillance, contrôle du corps, et souvent les visions genrées simplistes qui les accompagnent, sont vendus comme des réponses à des problèmes structurels.
Cette logique ne concerne d’ailleurs pas uniquement les hommes, ni les réseaux sociaux. En tant que femme dans la trentaine, je suis constamment encouragée moi aussi à me tester pour apaiser l’incertitude, tests de personnalité, tests de fertilité sans indication médicale, échographies privées “pour se rassurer”. Ce qui est vendu, ce n’est pas tant la santé que la sécurité. Les tests de testostérone, comme tant d’autres outils de diagnostic grand public, vendent la promesse que l’inconfort peut être identifié, mesuré et corrigé, transformant l’insécurité structurelle et la volatilité ordinaire de la vie en défaillance individuelle assortie d’un remède simple.
Et malheureusement, à l’heure où les instabilités économiques, politiques et environnementales s’intensifient, cette promesse n’a jamais été aussi séduisante.
LES TESTS DE TESTOSTÉRONE … VENDENT LA PROMESSE QUE L’INCONFORT PEUT ÊTRE IDENTIFIÉ, MESURÉ ET CORRIGÉ.

QUE POUVONS-NOUS FAIRE ?
- Dans votre entourage Résistez aux définitions étroites et marchandisées de ce que signifie être en bonne santé, masculin, féminine ou « réussir sa vie ».
- Dans votre travail Opposez-vous aux cultures de l’optimisation permanente. Normalisez le repos, la flexibilité et le soutien en santé mentale, et restez lucides face aux solutions miracles proposées à des problèmes qui sont souvent structurels.
- Du côté des politiques publiques Soutenez un encadrement plus strict et une application renforcée des règles concernant la publicité en ligne liée à la santé, des règles plus claires pour les influenceurs médicaux, une modération des contenus plus exigeante, ainsi qu’un contrôle plus rigoureux des services de dépistage et de traitement.
TOUR D’HORIZON DE LA RECHERCHE
Voici d’autres actualités de la recherche qui ont retenu notre attention :
- Une récente enquête française a révélé qu’en France, 17 % des personnes âgées de 15 ans et plus, soit près de 10 millions de personnes, adhèrent à une forme sévère de sexisme (agressive ou dénigrante).
- De nouvelles recherches menées aux États-Unis montrent comment la discrimination, qui entraîne une augmentation du stress et de l’inflammation, raccourcit l’espérance de vie au sein des communautés noires.
- Une coalition d’ONG ayant testé des pommes dans toute l’Europe a détecté plusieurs résidus de pesticides dans 85 % des pommes analysées, et recommande d’acheter des pommes biologiques ou de les éplucher avant consommation.
Cette newsletter est rendue possible grâce au soutien de l’Alliance for Gender Equality in Europe. Pour en savoir plus sur leur travail, cliquez ici. Si votre organisation souhaite soutenir notre publication, n’hésitez pas à nous contacter.
Soutenez Les Glorieuses, une newsletter qui choisit la nuance face au bruit et l’émerveillement au cynisme.
Faites un don déductible
