En mai 2022, après avoir décidé d’avoir un enfant, Clémence B. et Sophie Riche consultent leur gynécologue. La loi avait changé six mois plus tôt et les couples de femmes en France, comme elles, avaient désormais droit aux mêmes traitements de PMA gratuits que les couples hétérosexuels confrontés à l’infertilité depuis le début des années 1990.
Selon elles, leur médecin les a toutefois averties des délais d’attente importants pour une FIV en France et les a encouragées à se tourner vers l’étranger.
“Allez en Belgique”, se souvient Clémence B. qu’on lui a conseillé. “Vous pourriez être enceinte d’ici la fin de l’année.”
Le couple suit alors cet avis et prend la route vers le nord. Mais la grossesse n’arrive pas cette année-là. Et la Belgique ne sera pas le seul pays européen où elles devront se rendre pour tenter de concrétiser leur projet parental.
Quatre ans et plusieurs dizaines de milliers d’euros plus tard, ce couple originaire de Lille n’est toujours pas parent. Elles affirment ne pas avoir été suffisamment préparées à la difficulté de la FIV et avoir été mal informées sur les coûts et les modalités de remboursement. Résultat : leur situation financière est aujourd’hui très dégradée. “On avait des économies”, explique Clémence B., qui a accepté de témoigner auprès de Fuller à condition que son nom ne soit pas divulgué en entier. “Maintenant, on n’en a plus.”
Malgré le droit universel de “fonder une famille”, la baisse de la fécondité dans le monde et l’impact “dévastateur” de l’infertilité subie sur la santé mentale, l’accès aux traitements de fertilité ou procréation médicalement assistée (PMA), selon la terminologie médicale, reste, même dans certains pays à hauts revenus, perçu comme un choix coûteux que les individus doivent assumer seuls.
La France fait figure d’exception. Une carte comparative publiée en 2024, couvrant 49 pays et territoires, la classe parmi les quatre meilleurs systèmes, offrant un accès “excellent” à la PMA, sûr et efficace. Aujourd’hui, toutes les femmes en France, à l’exception des femmes transgenres, peuvent bénéficier de traitements de PMA pris en charge par l’État jusqu’à l’âge de 43 ans, indépendamment de la cause de l’infertilité ou de leur situation conjugale.
La gestation pour autrui (GPA), qui consiste à faire porter un enfant par une autre femme, étant interdite en France, la PMA constitue une option essentielle pour les couples de même sexe souhaitant avoir un enfant. Pourtant, l’enquête de Fuller montre que les couples lesbiens et les femmes seules rencontrent encore les plus grandes difficultés d’accès à ces traitements. Le manque de dons de spermatozoïdes et d’ovocytes entraîne des délais d’attente allant de quelques mois à plusieurs années, excluant certaines femmes en raison de l’âge ou poussant des milliers d’entre elles à se tourner vers des soins souvent plus coûteux à l’étranger.
“Dans les faits, [le droit] est toujours fermé, toujours réservé aux couples hétérosexuels, trois ans d’attente, ce n’est pas avoir accès à un droit.”
Une demande en forte hausse
Il a fallu 12 ans à Priscilla Heuveline, qui avait entamé son parcours PMA en Belgique, pour tomber enceinte. Aujourd’hui âgée de 40 ans, elle se souvient : “Les déplacements étaient épuisants : quatre à cinq heures de route. Une fois, j’ai même fait l’injection [pour stimuler l’ovulation] sur l’autoroute. On construit sa vie autour de ça, donc chaque échec est extrêmement difficile.”
Elle pensait que la situation s’améliorerait après l’élargissement de l’accès à la PMA en France. Mais elle n’avait pas anticipé l’explosion de la demande qui allait suivre.
Entre août 2021, date du changement de loi, et décembre 2022, 15 000 femmes ont sollicité une première consultation pour un parcours de PMA, contre 2 000 couples hétérosexuels.

En 2024, Catherine Guillemain, présidente des Cecos (centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme), a qualifié cette hausse de “tsunami”. Cette année-là, le délai moyen pour obtenir du sperme, mesuré entre le premier rendez-vous et la première insémination, atteignait 17.7 mois, et 24 mois pour les ovocytes.
Face à cette réalité, Priscilla Heuveline s’est tournée vers une clinique privée en Espagne. En trois mois, elle bénéficiait d’un transfert d’embryon, et neuf mois plus tard, donnait naissance à un petit garçon.
Elle estime avoir dépensé environ 3 500 euros pour cette procédure, auxquels se sont ajoutés les frais de transport et d’hébergement. Mieux informée que Sophie Riche et Clémence B., elle a pu obtenir un remboursement partiel de ses dépenses. La France fait partie des rares pays européens à proposer ce type de prise en charge.

La compagne de Priscilla Heuveline tenant leur bébé dans L’Houlme, en France. Janvier 2025. Avec l’aimable autorisation de Priscilla Heuveline.
Aujourd’hui, en France, environ 4% des naissances, soit un enfant sur 25, résultent d’une FIV, selon Institut national d’études démographiques. Et un sondage du Ifop réalisé auprès du public français dans les mois précédant la réforme a montré que 67% des personnes interrogées étaient favorables à l’ouverture de la PMA au-delà des seuls couples hétérosexuels.
Pourtant, les femmes lesbiennes interrogées par Fuller décrivent encore des situations de discrimination, d’ignorance ou des questions intrusives de la part de certains professionnels de santé.

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“Même moi maintenant, alors que notre fils a eu un an, qu’il est en bonne santé, que la grossesse s’est très bien passée, je vois que j’ai fait une dépression post-partum. Je suis suivie pour ça mais je vois que tout ce parcours PMA a laissé une empreinte psychique et même physique qui est notable”, confie Charline Durand, 35 ans. Elle a suivi un traitement dans un centre de don de gamètes à Reims et se considère “chanceuse” d’avoir pu, avec sa compagne, accueillir leur fils en 2024 après un parcours de 18 mois.
Elle raconte qu’au cours d’un entretien psychologique, on lui a demandé : “Est-ce que votre enfant aura un référent masculin dans sa vie ?”, “Qu’est-ce que ça veut dire ?”, se souvient-elle avoir répondu.
“Être jugées de cette façon était absurde”, dit-elle. “En tant que couple lesbien, avoir un enfant par PMA en France n’est pas simple, même lorsque le traitement médical se passe bien.”
“Être jugé sur ça, c’est absolument affreux”, ajoute-t-elle. “C’est pas rien de faire un enfant par PMA en France même quand ‘tout [médicalement] se passe bien’, je dirais”.
Interrogé par Fuller, le centre de Reims a indiqué être préoccupé par ce témoignage, précisant que ses psychologues ne sont pas censés poser ce type de questions et qu’un examen de la situation était en cours.
Priscilla Heuveline évoque une expérience similaire : un psychologue lui a demandé comment elle expliquerait à son enfant “qu’il n’y a pas de père” et “comment chacune des mères serait appelée”.
“C’était très intrusif. Ce sont des questions que les couples hétérosexuels entendent rarement”, affirme-t-elle. “Je ne pense pas que le personnel médical soit suffisamment formé pour accompagner les couples de même sexe.”
Il est difficile d’évaluer la fréquence de ces situations pour les couples lesbiens ou les femmes seules en France. Néanmoins, les données de l’Union européenne confirment que des personnes LGBTQ+ ont été confrontées à des comportements homophobes dans le système de santé, et plusieurs témoignages documentés font écho aux expériences de Charline Durand et de Priscilla Heuveline.
Par exemple, l’an dernier, le Défenseur des droits, autorité indépendante chargée de veiller au respect des droits, a conclu que deux couples lesbiens avaient subi une discrimination directe fondée sur leur orientation sexuelle lors d’une demande de PMA dans un hôpital public.
Selon cette décision, un médecin leur avait expliqué qu’en raison des “valeurs de l’établissement”, elles ne pourraient pas être prises en charge et les avait orientées vers une autre structure. La décision, qui ne mentionne pas les parties concernées, conclut à une violation des lois anti-discrimination et recommande une meilleure formation du personnel afin de garantir un accès égal aux techniques d’assistance médicale à la procréation.

Charline Durand avec son fils lors d’une promenade dans le Parc naturel régional de la Forêt d’Orient, en France. Février 2026. Avec l’aimable autorisation de Charline Durand.
En septembre 2021, huit millions d’euros ont été alloués à 33 centres publics de don de gamètes afin de ramener les délais d’attente à six mois en l’espace d’un an. Marine Jeantet, directrice de l’Agence de la biomédecine, explique à Fuller que ces fonds ont permis de recruter du personnel et de mieux préparer les patientes. Mais cinq ans plus tard, des disparités persistent.
“Il y a un travail en cours avec l’Agence nationale d’amélioration de la performance hospitalière, qui a audité plusieurs centres PMA de tailles différentes, certains fonctionnant bien, d’autres moins, et qui rendront leurs résultats en avril”, précise-t-elle. Elle tempère toutefois : “Même dans le meilleur des cas, les professionnels estiment qu’un délai minimum de six mois est inévitable.”
‘Prendre la place des couples infertiles’
Parmi les différents publics ayant recours à la PMA en France, les données gouvernementales montrent que “les femmes seules, en particulier, rencontrent des obstacles”.
Noëlle Bideau, membre du conseil d’administration de Mam’ensolo, une association qui accompagne les femmes seules dans leur parcours de PMA, explique que ces dernières “subissent des délais plus longs, des consultations psychologiques multiples et des questions intrusives sur leur orientation sexuelle”. L’association a reçu près de 100 signalements l’an dernier, émanant de femmes suivies dans toute la France, dont beaucoup étaient des femmes perçues comme non-blanches.
Une femme de 26 ans, ayant souhaité rester anonyme, raconte avoir reçu un courrier d’une clinique privée de Reims lui indiquant que le sperme, géré par le centre public de don de gamètes de la ville, “ne serait disponible qu’à partir de 29 ans”. Or, la loi française ne fixe aucun âge minimum d’accès, au-delà de la majorité.
Une autre femme célibataire, âgée de 32 ans et également anonyme, a suivi une FIV dans le même établissement public. Elle affirme qu’un médecin lui a déclaré : “Vous prenez la place des couples infertiles.”
Elle a également montré à Fuller des formulaires reçus en décembre dernier, qui exigeaient la mention d’un partenaire masculin, alors même qu’elle était enregistrée comme patiente seule.
Interrogé sur ces témoignages, un porte-parole du centre a refusé de commenter le cas de la jeune femme, invoquant le secret médical, mais a indiqué que les documents avaient depuis été modifiés et que la situation ferait l’objet d’un examen en interne.
De son côté, Marine Jeantet rappelle que l’Agence de la biomédecine n’a pas pour mission de contrôler les centres : “Ce n’est pas notre mission. Quand je vois des choses qui ne vont pas, je le signale évidemment tout de suite au directeur de l’établissement [de santé].”

Une mise en garde contre la marchandisation
Si l’on en croit les projets du gouvernement d’envoyer des courriers de sensibilisation à la fertilité à tous les jeunes de 29 ans, la baisse de la natalité en France inquiète les décideurs publics. En 2025, le pays a enregistré plus de décès que de naissances pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Si un accès sûr et équitable à la PMA fait partie des solutions, Anita Fincham souligne que les délais pour les dons de gamètes ne peuvent pas être réduits du jour au lendemain.
“L’ouverture du système à davantage de personnes doit s’accompagner de moyens supplémentaires. Sinon, les délais d’attente deviennent ingérables”, explique Anita Fincham, responsable du plaidoyer chez Fertility Europe, une organisation paneuropéenne qui défend les personnes confrontées à l’infertilité. Cependant, “les gamètes ne sont pas une marchandise et ne doivent pas être traitées comme telles”.
En France, l’utilisation des gamètes issus d’un même donneur est limitée par la loi à la naissance de cinq enfants, afin d’éviter la multiplication de liens de parenté génétique. L’affaire du donneur néerlandais ayant engendré plus de 1 000 enfants rappelle l’importance d’un encadrement strict et les enjeux éthiques liés à la transparence et au suivi des dons.
Malgré ces difficultés, certains exemples montrent que des améliorations sont possibles. Au Centre hospitalier régional universitaire de Nancy, le délai moyen pour accéder à un traitement de fertilité est d’environ sept mois, contre une moyenne nationale de 17,7 mois.
« Nos délais d’attente courts ne sont pas le fruit du hasard”, explique Mikaël Agopiantz, responsable de la médecine de la reproduction dans ce centre. “Nous recrutons activement des donneurs, communiquons clairement et simplifions les parcours en supprimant les procédures inutiles. »
Il ajoute que l’importation de sperme depuis d’autres pays européens peut également réduire les délais, la majorité des dons provenant de banques danoises et portugaises. En revanche, les dons en provenance d’Espagne ne sont pas acceptés en France, car la loi espagnole ne permet pas aux enfants issus d’un don d’accéder à l’identité du donneur.
“Les femmes peuvent décider d’aller faire leur bébé en Espagne. Bon, après, elles choisissent, c’est pour ça que nous faisons très attention à dire ‘attention quand vous allez choisir une PMA avec tiers donneur en Espagne, votre enfant ne pourra pas accéder à ses origines.’” rappelle Marine Jeantet.
Clémence B. et Sophie Riche en ont conscience, mais se préparent actuellement à un nouveau transfert d’embryon en Espagne. Elles ont également décidé de transformer leur frustration en action en lançant une pétition en ligne pour demander au gouvernement d’améliorer l’accès à la PMA. Depuis 2024, celle-ci a recueilli environ 7 000 signatures.
“Je trouve complètement anormal d’ouvrir un droit et de ne mettre aucun moyen derrière pour le rendre concret et effectif”, dénonce Clémence B. “Je continuerai à parler pour que l’accès à la PMA devienne réel pour tout le monde.”
Cet article a été publié à l’origine par Fuller en anglais.