“C’était le procès du siècle, des réseaux sociaux (…) L’idée, c’était de détruire la vie de quelqu’un pour rire. Et surtout, détruire la vie d’une femme.” Le ton est donné.
Diffusé le 12 février 2023 sur France 5, le documentaire réalisé par Cécile Delarue La fabrique du mensonge — Affaire Johnny Depp / Amber Heard revient sur l’un des procès les plus médiatisés de l’ère des réseaux sociaux. Le célèbre pirate au parfum sauvage, Johnny Depp attaquait son ancienne femme, Amber Heard, pour diffamation. Le procès Depp-Heard est filmé et diffusé en direct sur Internet. Les accusations faisaient suite à la publication d’un article dans le Washington Post au sein duquel l’actrice s’était présentée comme une victime de violences conjugales, sans citer personne directement.
En 2020, Johnny Depp avait perdu un premier procès en diffamation contre le tabloïd The Sun. La magazine l’auvait présenté comme un mari violent, ce qu’il conteste. La justice anglaise avait cependant reconnu que 12 des 14 accusations de violences domestiques contre Amber Heard étaient “substantiellement vrais”. Les soutiens de la communauté de l’acteur s’organisent. Amber Heard subit un lynchage médiatique collossale. Elle est traitée de menteuse manipulatrice, d’hystérique vénale.
“Je crois que le procès Depp/Heard a montré une fois pour toute que la manière dont les plateformes sociales fonctionnent donnera toujours l’avantage à la misogynie et à la haine des femmes” affirme Imran Ahmed, Directeur du centre de lutte contre la haine numérique (CCDH), interviewé dans le documentaire de Cécile Delarue.
Pas besoin de longtemps pour se rappeler des dizaines d’ami·es (dont nous aussi, peut-être) prenant partie pour ce bon vieux Jack Sparrow sur les réseaux, sans imaginer une seconde que le héros puisse entacher sa réputation d’égérie Disney. Sur Tiktok, le hashtag #justiceforjohnnydepp est utilisé presque 22 milliards de fois. Des extraits audios et vidéos du procès sont utilisés massivement pour créer des mèmes. Des détails scabreux de l’enquête (la “Méga Pinte” de vin, bue par Johnny Depp, imprimée sur des mugs) et même le témoignage du viol conjugual subi par l’actrice sont tournés en dérision par des millions d’internautes. Chaque intervention est un nouveau prétexte pour l’humilier. Amber Heard EST une baratineuse : avant même l’issue du procès, les réseaux sociaux ont déjà tranché. Et vous avez intérêt d’être du côté des gagnants.
“Elle est la méchante. Ainsi, Depp devient la “bonne victime” parce que c’est plus facile de voir les choses en noir et blanc” écrit la journaliste Laura Valentina Cortés Sierra dans un article pour WorldCrunch. Avant même d’être jugée, Amber Heard avait déjà perdu. Aux manettes : un groupe d’hommes très en colère. Ceux qui avaient tout intérêt à ce que justice soit déjà faite, ont trouvé dans ce procès les ingrédients magiques pour tenter de déconstruire le mouvement #MeToo. Leur raisonnement était le suivant : si Heard ment, alors TOUTES les femmes mentent. Au travers d’un seul procès, d’une seule personne même, l’enjeu était de décrédibiliser tout le mouvement #MeToo. Le but des masculinistes : dire à celles qui ont un jour parlé, qu’elles auraient mieux fait de se taire et à celles qui le souhaitent que ce n’est pas une bonne idée.
Recevez
Les Glorieuses
tous les mercredis

La réalité est toujours plus facile à manipuler quand le protagoniste principal est une femme. Nous évoluons dans un système qui minimise les comportements violents de certains hommes — les valorise parfois, au nom du sacro-saint “mâle alpha”. À contrario, cette même société patriarcale punit sévèrement les femmes qui osent sortir du cadre, qui dénoncent, qui parlent et qui agressent parfois, elles aussi. #NotAllMen est facilement prononcé. En revanche ce double standard pousse souvent l’opinion générale à stigmatiser tout le genre féminin au nom d’un seul cas isolé.
Les masculinistes ont bien compris ce concept et s’en sont servis pour propulser un raid punitif contre Amber Heard — et par extension, toutes les femmes. La justice a condamné Amber Heard à verser 10 millions de dollars à Johnny Depp, qui lui, a dû donner 2 millions à son ex-compagne en dédommagement. Après appel, un accord est trouvé entre les deux. Amber Heard écrira sur son compte Instagram : “J’ai pris cette décision après avoir perdu foi dans le système judiciaire américain, dans le cadre duquel mon témoignage public a servi de divertissement et a donné du grain à moudre aux réseaux sociaux ”.
Nina Jankowicz, ex-directrice du conseil de la désinformation à la Maison Blanche conclut avec force ce documentaire édifiant : “Il y a quelque chose en nous en tant qu’individu, en tant qu’humanité, qui doit être protégé et examiné. C’est tout simplement notre droit à vivre sans la peur. Peur de dire ce que l’on pense ou peur de marcher dans la rue. C’est ça qui est en jeu, là.”
Le mental fitness des Petites Glo
Cette semaine, on apprend à prendre les bonnes décisions (enfin, essayer) avec l’exercice des 6 chapeaux de Bono, imaginé par Edward de Bono, psychologue et spécialiste en sciences cognitives.
