« Une épouse doit toujours obéir à son mari. » Près d’un tiers des hommes de la génération Z se disent d’accord avec cette affirmation. Chez les hommes baby-boomers, ils ne sont pourtant qu’un sur huit.

Ces résultats proviennent d’une enquête menée auprès de plus de 23 000 personnes dans 29 pays, dont le Royaume-Uni et la France. Près d’un quart (24%) des hommes de la génération Z interrogés estiment qu’une femme ne devrait pas paraître trop indépendante ou autonome, contre 12% des hommes baby-boomers. 21% des hommes de la génération Z pensent qu’une « vraie femme » ne devrait jamais prendre l’initiative en matière de sexe, contre seulement 7% des hommes baby-boomers.

Il ne s’agit pas d’opinions isolées. L’enquête met systématiquement en évidence un clivage générationnel marqué sur les rôles de genre. Même la principale chercheuse a été surprise par l’ampleur du phénomène.

« Mon objectif n’était pas forcément de pointer du doigt les jeunes hommes pour leurs opinions de plus en plus traditionnelles, explique Heejung Chung, professeure de travail et d’emploi, directrice du King’s Global Institute for Women’s Leadership et autrice principale du rapport. Nous savions déjà que c’était en train de se produire. Mais l’ampleur du phénomène, surtout en comparaison avec les générations plus âgées, a été choquante. Quand j’ai vu les résultats, j’ai même demandé à Ipsos de les vérifier tant j’avais du mal à y croire. »

L’enquête menée dans 29 pays aborde de nombreux sujets, des opinions sur le leadership féminin à l’espoir générationnel, en passant par les représentations de la liberté au travail, dans la mode, les relations amoureuses, et bien d’autres encore. Mais ce qui m’a particulièrement intéressée, ce sont les écarts très marqués entre les convictions personnelles des individus sur les rôles de genre et ce qu’ils pensent que les autres croient, autrement dit ce qu’on appelle le « fossé de perception ».

LE FOSSÉ DE PERCEPTION

Ce fossé est saisissant. Lorsqu’on les interroge sur la répartition des responsabilités parentales, 73% des personnes répondent qu’elles devraient être partagées à égalité. Mais lorsqu’on leur demande ce qu’elles pensent que les autres, dans leur pays, en pensent, seules 54% estiment que la majorité croit à ce partage égalitaire. En d’autres termes, les individus pensent que la société est plus traditionnelle qu’elle ne l’est réellement.

Ces écarts se retrouvent sur l’ensemble des sujets. Quatre personnes sur dix pensent que la majorité de leurs concitoyens estime que les hommes devraient être les principaux apporteurs de revenus, alors que seules 24% adhèrent personnellement à cette idée. Et bien que seulement 12% considèrent elles-mêmes qu’une femme ne devrait jamais prendre l’initiative sexuelle, 21% pensent que la majorité des gens dans leur pays seraient d’accord avec cette affirmation.

Bobby Duffy, chercheur en politique sociale au King’s College de Londres, a documenté ce « fossé de perception » sur des dizaines de sujets, des représentations du nombre de grossesses adolescentes aux taux d’homicide, deux réalités qui sont généralement largement surestimées. Il a écrit que « les enquêtes menées à travers le monde montrent que ce que le public croit de son pays est souvent très éloigné de la réalité. La vie va mieux qu’on ne le pense ».

C’est assurément le cas des données sur les rôles de genre, qui montrent qu’une large majorité (77%) des personnes pense que les hommes et les femmes devraient prendre ensemble les décisions importantes du foyer. 73% pensent la même chose pour la garde des enfants et les autres tâches domestiques. C’est réellement encourageant. Si davantage de gens savaient à quel point la société est en réalité progressiste, et si nous corrigions ces perceptions erronées, l’effet pourrait être considérable.

Cet écart, entre ce que les gens croient réellement et ce qu’ils pensent que la société croit, est important. Il signifie que beaucoup vivent sous une fausse idée des normes sociales, contraints non par ce que les autres veulent réellement, mais par ce qu’ils imaginent qu’on attend d’eux.

Cela tient en partie au fonctionnement même de notre cerveau, par exemple à notre tendance à nous focaliser sur les informations négatives, et en partie à ce à quoi nous sommes exposé·es. Les médias, la politique, la publicité et les réseaux sociaux ont tous intérêt à amplifier les récits vifs et négatifs. Résultat, nous vivons dans un système qui, par défaut, déforme notre perception de ce qui est normal.

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POURQUOI LES JEUNES HOMMES SONT DIFFÉRENTS

J’ai interrogé Heejung Chung sur les différences générationnelles dans ce fossé de perception, car le rapport lui-même ne les détaille pas, afin de mieux comprendre ce qui pouvait expliquer les écarts entre les jeunes hommes et les hommes plus âgés. Et il s’avère qu’il se passe bien quelque chose de spécifique chez les jeunes hommes.

« Les gens perçoivent le monde comme bien plus conservateur qu’il ne l’est réellement, explique-t-elle. Cet écart existe dans toutes les générations, et il est plus prononcé chez les femmes que chez les hommes. » Cela a du sens : les femmes ont tendance à être plus pessimistes quant aux opinions de la société en raison de leur expérience vécue.

Mais chez les jeunes hommes, c’est différent. « Chez les jeunes hommes, il n’y a pas de fossé de perception, dit Chung. Les jeunes hommes ont le sentiment que la société est beaucoup plus traditionnelle en matière de valeurs de genre, davantage encore que les hommes baby-boomers. Mais, contrairement aux générations plus âgées, ils adhèrent à ce qu’ils perçoivent comme la norme. Cela nous conduit à penser qu’ils se sentent vraiment enfermés dans les rôles de genre. »

Autrement dit, tous perçoivent la société comme plus traditionnelle qu’elle ne l’est. Mais les hommes plus âgés se sentent libres de s’écarter de cette norme, là où les jeunes hommes s’y conforment. C’est fascinant, parce que cela contredit complètement de nombreuses idées reçues sur l’évolution des opinions avec l’âge, selon lesquelles les jeunes seraient plus transgressifs et moins traditionnels que leurs aînés.

J’ai demandé à Chung pourquoi elle pensait qu’il en était ainsi. Pour elle, tout ramène à l’insécurité.

« Il n’y a pas si longtemps, aller à l’université vous ouvrait les portes d’un emploi capable de faire vivre toute une famille. Dans beaucoup de pays, l’université était gratuite. Aujourd’hui, il y a l’IA, des marchés du travail instables, des salaires qui ne permettent pas de se loger. Les jeunes hommes sont tellement précaires qu’ils s’accrochent à tout ce qui semble offrir une forme de sécurité, et les rôles de genre traditionnels, en particulier tels qu’ils sont promus par la manosphère sur les réseaux sociaux, leur promettent exactement cela. Domination, compétition, hiérarchie. Ils pensent que c’est ce que la société et les filles attendent d’eux. »

Je lui fais remarquer que les jeunes femmes d’aujourd’hui affrontent les mêmes insécurités. « Oui, mais la vie des femmes de la génération Z reste, à bien des égards, meilleure que celle de leurs grands-mères. Même dans l’insécurité, il y a un sentiment de progrès. Les jeunes femmes sont prêtes à transgresser, parce qu’elles voient que cela leur a apporté quelque chose. Les jeunes hommes, eux, n’ont pas ce point de comparaison. »

Cette insécurité est essentielle pour comprendre l’angle mort du féminisme.

REDÉFINIR LA MASCULINITÉ

Le féminisme s’est, à juste titre, concentré sur l’ouverture aux femmes des domaines traditionnellement masculins, la politique, l’entreprise, la science, parce que c’est là que se concentrent le pouvoir et l’argent.

Mais l’autre face de la médaille a été négligée : rendre les activités traditionnellement féminines plus accueillantes pour les hommes. Cela inclut la garde des enfants et les tâches domestiques, mais aussi les métiers codés comme féminins, comme les soins infirmiers, certaines manières de s’habiller ou encore des loisirs traditionnellement perçus comme féminins. Ces domaines sont plus difficiles à ouvrir aux hommes parce qu’ils sont depuis longtemps dévalorisés justement parce qu’ils sont associés au féminin. Mais en ne poussant pas avec la même énergie de ce côté-là, une erreur stratégique a été commise.

« Nous avons permis aux filles de devenir plus masculines, souligne Chung. Plus personne ne s’étonne qu’une fille fasse des études scientifiques ou joue au football. Mais l’inverse n’est pas vrai. Cela a produit une vision du monde très étroite. Nous étions tellement concentré·es sur la transformation de la féminité des filles que nous avons oublié de transformer les masculinités des garçons. »

« Mais les femmes ne peuvent pas être les seules à régler ce problème, poursuit Chung. J’ai dit à mon mari :”Iil faut que vous vous ressaisissiez !” La plupart des hommes plus âgés sont plus progressistes que leurs fils, alors que s’est-il passé pour que cela ne se transmette pas ? Beaucoup de pères ont été absents ces dernières décennies. De longues heures de travail, des structures rigides, ce n’est pas entièrement leur faute. Mais cela signifie qu’ils n’étaient pas là pour incarner un autre modèle de masculinité. Et aujourd’hui, les jeunes hommes sont influencés par des figures comme Tate. Voilà ce qui arrive quand les hommes se retirent. »

Mais les données suggèrent qu’autre chose est possible.

Bien qu’ils soient les plus nombreux à penser que les femmes devraient paraître dépendantes, 41% des hommes de la génération Z, plus que dans toute autre génération, trouvent les femmes qui réussissent attirantes. Cette contradiction reflète une contradiction plus profonde de notre société : le capitalisme récompense l’ambition et la réussite des femmes, tout en reposant encore sur un travail de care non rémunéré ou sous-rémunéré (garde d’enfants, soins infirmiers, travail émotionnel…) qui pèse de manière disproportionnée sur les femmes. Les jeunes hommes se retrouvent pris entre ces deux injonctions. La manosphère exploite cette confusion en leur offrant une fausse clarté : revenir à la tradition. Mais cette contradiction même ouvre une brèche.

Bien sûr, ce ne sera pas simple. Résoudre cela suppose de revaloriser le travail du care, d’augmenter les salaires, de transformer le statut social de ces activités. Cela implique aussi de rehausser la valeur de tout ce qui est traditionnellement codé au féminin, loisirs, expression émotionnelle, manières d’être. Cela suppose enfin de réorganiser les économies autour des besoins humains plutôt que du profit.

Les graines de ce changement sont plus simples : il s’agit de prendre ses responsabilités et de promouvoir des formes plus larges, plus ouvertes de masculinité, pour commencer à réécrire ce que signifie être un homme.

Que pouvons-nous faire ?

  • Dans votre entourage : normaliser l’ouverture émotionnelle chez les hommes. Encourager les hommes attirés par la garde d’enfants, les soins infirmiers, l’enseignement, les arts. Dans vos familles, montrer l’exemple en partageant les tâches domestiques et le travail de care. Faire en sorte que les jeunes voient des hommes accomplir ces gestes sans que cela soit présenté comme exceptionnel.
  • Au travail : recruter des hommes dans des métiers généralement occupés par des femmes. Faire du congé parental et du travail flexible des dispositifs réellement neutres du point de vue du genre, avec des quotas, des politiques de type « à prendre ou à perdre », afin que les hommes prennent effectivement leur congé au lieu que celui-ci revienne par défaut aux mères.
  • Côté politiques publiques : s’attaquer à l’insécurité structurelle qui pousse les jeunes hommes vers des rôles traditionnels, logement, salaires, précarité. Financer l’éducation aux médias pour aider les jeunes à résister à la manosphère. Investir dans des sociétés qui valorisent le care et l’interdépendance plutôt que la domination.

TOUR D’HORIZON DE LA RECHERCHE

Voici aussi ce qui a retenu notre attention dans l’actualité de la recherche :

🧠 De nouvelles recherches montrent que la grossesse a un impact structurel profond sur le cerveau.

🍼 Des chercheur·ses estiment que la faible natalité n’est peut-être pas une menace économique, la soutenabilité économique dépendant davantage de la structure de la population que de sa taille.

🤖 Selon le Washington Post, les femmes occupent majoritairement les emplois les plus vulnérables à l’IA.

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