Comment retrouver ce qui nous anime dans un monde saturé d’injonctions, de fatigue et de normes ? Laurie Laufer, psychanalyste et professeure au département d’Études psychanalytiques de l’Université Paris Cité, propose une autre voie : celle d’une psychanalyse émancipée, critique et profondément subversive. Spécialiste des rapports entre psychanalyse, genre et littérature, elle a codirigé des ouvrages majeurs sur Michel Foucault, les constructions de genre et l’héritage de Lacan. Dans son dernier livre Les héroïnes de la modernité, elle invite à repenser notre rapport à la liberté, au désir, à ce qui nous fait sujet.
Dans son dernier livre, Les héroïnes de la modernité (Editions La Découverte), elle donne voix à celles qu’on a longtemps fait taire — les « mauvaises filles » que la médecine, la psychiatrie et même la psychanalyse ont tenté d’assigner à la folie ou à l’immoralité : lesbiennes, prostituées, femmes qui refusent la maternité ou qui avortent. À partir des trajectoires de figures comme Madeleine Pelletier, Virginia Woolf, Monique Wittig ou Wendy Delorme, elle propose une psychanalyse renouvelée, capable d’écouter enfin les récits de celles qui arrachent les camisoles. Dans cet entretien, elle revient sur cette vitalité subversive, sur la possibilité de dire non aux assignations, pour mieux dire oui à ce qui nous rend vivantes.

Laurie Laufer
Rebecca Amsellem La sexualité, et particulièrement celle des femmes, est devenue un enjeu moral à partir du xixᵉ siècle. Vous écrivez : « La sexualité a été mise en discours dès la fin du xviiiᵉ et surtout au xixᵉ siècle, où la question biopolitique était nouvelle et où il a été bien compris que ce pouvoir exercé sur les corps était essentiel pour préserver l’ordre social et le capitalisme naissant. Un corps est une force productive et reproductive. Tout ce qui entrave cette force du capital doit être surveillé. »
Laurie Laufer Dans son séminaire Naissance de la biopolitique, Foucault analyse comment, à partir de l’ère préindustrielle puis industrielle, les corps – et particulièrement ceux des femmes – deviennent des forces productives et reproductives. La biopolitique, c’est donc cela : des formes de gouvernementalité, c’est-à-dire des façons de gouverner les corps, de les dresser pour qu’ils correspondent aux attentes des forces du capital. Les corps deviennent une force productive du capital. Foucault montre qu’à partir de ce moment-là, gouverner les corps implique toute une série de dispositifs : autour de la santé, de la sexualité, de l’hygiène, de la natalité… Tous ces éléments deviennent des enjeux biopolitiques, au sens littéral d’une politique du vivant – bios, en grec, signifie « vie ». Cela marque une rupture radicale avec les formes économiques antérieures à l’époque moderne – fondées sur l’aristocratie, le clergé, la propriété foncière, etc.
Alors, pour en revenir à votre question : est-ce qu’il existe encore aujourd’hui des formes de biopouvoir ou de biopolitique, pour reprendre les termes de Foucault ? La réponse est oui, bien sûr. Une des analyses de Foucault que je trouve particulièrement intéressante – et que je fais mienne –, c’est l’idée qu’aujourd’hui, il n’est plus besoin de nous enjoindre explicitement à adopter certains comportements. Les normes sont intériorisées. Prenons un exemple simple : « Manger cinq fruits et légumes par jour ». Peu importe la formulation exacte – on constate que ce « conseil » a des effets multiples. On fait attention à ce qu’on mange (on consomme différemment), on fait du sport (en salle parfois), on veille à son bien-être mental (avec des coachs parfois)…, au-delà d’une simple prise en compte de conseils diététiques se développe un rapport à un corps sain, beau, séduisant, « comme il faut ». Tout cela, c’est de la biopolitique. Attention : cela ne signifie pas qu’il ne faut pas prendre soin de soi. Mais ce qu’il faut interroger, c’est le fait que ces comportements relèvent désormais d’une autodiscipline, d’une intériorisation de normes qui peuvent être de l’ordre d’une hygiène de vie mais qui deviennent sociales et économiques.
Dans cette logique de biopouvoir, Foucault critique la psychanalyse comme l’un des dispositifs normatifs, même s’il n’a pas toujours été critique à l’égard de Freud. Dans Histoire de la folie à l’âge classique, par exemple, il affirme qu’« il faut être juste avec Freud », car celui-ci rompt avec la psychiatrie de son temps, notamment en s’opposant aux théories de la dégénérescence. Foucault reconnaît donc cette rupture, mais critique ensuite la psychanalyse freudienne dans ce qu’elle a intégré de normatif, notamment concernant la sexualité. Je m’inscris dans cette démarche critique, sans pour autant rejeter la psychanalyse. Je suis psychanalyste, j’ai moi-même fait une psychanalyse au long cours – je suis passionné par cet exercice. Et c’est précisément pour cela que je pense qu’il est important de ne pas la fétichiser ni la condamner aveuglément. C’est une invention extraordinairement précieuse, qui reste actuelle dans sa capacité à libérer la parole.
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Rebecca Amsellem Une forme de dressage, que l’on peut penser à partir du concept de sexage développé par la philosophe féministe Colette Guillaumin, concerne l’emprise structurelle des hommes sur les femmes – une emprise qui passe par l’appropriation matérielle de leur corps. Guillaumin parle de dressage, en distinguant deux modalités : le dressage négatif et le dressage positif. Elle décrit ainsi les injonctions – que l’on pourrait tout à fait qualifier aujourd’hui de normes intériorisées – qui enferment les femmes dans un carcan genré. Le dressage positif est particulièrement intéressant dans un contexte contemporain : il correspond à une forme de contrainte douce, séduisante, qui ne dit pas « tu dois » mais « tu peux ». Une forme de pouvoir qui contraint… par le biais de la liberté : « Tu n’es plus obligée d’être une épouse ou une mère soumise, mais tu peux tout être. » Or, cette permission généralisée – ce « tu peux tout faire », adressé aux femmes – devient une injonction paradoxale, presque tyrannique. Elle induit une pression constante à performer sur tous les plans : professionnel, intellectuel, physique, émotionnel. Ce glissement du devoir à la possibilité – qui est en réalité une obligation masquée – génère un profond épuisement, que de nombreuses femmes identifient aujourd’hui comme un facteur de retrait du monde professionnel. On pourrait y voir une illustration de ce que Lauren Berlant appelle l’optimisme cruel : cette fausse promesse d’émancipation totale qui, au lieu de libérer, enferme dans une course sans fin à la réalisation de soi. Un piège d’autant plus efficace qu’il est formulé en des termes séduisants, modernes, positifs.
Laurie Laufer À force de vouloir psychologiser, on finit par dépolitiser les choses. C’est-à-dire : on évacue les conditions matérielles, les rapports de pouvoir, les structures sociales. L’injonction contemporaine du type « sois qui tu es », « deviens toi-même » – est séduisante, bien sûr, mais ce n’est pas une simple opération de volonté ou une révélation mystique. Il y a un ancrage matériel, concret, qui rend certaines trajectoires possibles et d’autres non. C’est précisément pour cette raison que je parle de psychanalyse matérialiste. Pour moi, il est essentiel de tenir ensemble les dimensions psychiques et matérielles dans lesquelles les individus – et ici, particulièrement les femmes, puisque c’est à elles que je me suis davantage intéressée – vivent leurs expériences.
Je cite souvent Colette Guillaumin, philosophe féministe matérialiste, qui a montré comment les femmes sont insérées dans des rapports de domination et d’appropriation bien concrets. Quand il y a des violences faites aux femmes, on ne peut pas simplement leur dire : « tu n’as qu’à partir ». Ce n’est pas si simple. Il y a des conditions matérielles, bien sûr, mais aussi psychiques, affectives, symboliques. Ce qui m’intéresse, c’est justement cette rencontre entre une disposition psychique (non figé heureusement) et un dispositif social (la domination par exemple). Et c’est là que les choses se complexifient. On ne peut pas tout réduire à l’un ou à l’autre, ni à la psychologie individuelle, ni à la structure sociale.
C’est ce que pointe aussi Foucault, à la fin de La Volonté de savoir, lorsqu’il critique l’idée selon laquelle parler de sa sexualité nous libérerait automatiquement. Il écrit : « ironie du dispositif » – c’est sa formule. « On nous fait croire à notre libération. » Cette idée de tout pouvoir vouloir, de se réinventer entièrement – c’est une promesse libérale, une promesse marketing. Ce n’est pas qu’elle soit totalement fausse, mais elle repose sur une illusion d’autonomie totale, qui nie les conditions concrètes dans lesquelles les existences se déploient. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas chercher à comprendre son désir, ses attachements, ce qui nous meut. Bien au contraire. Mais pour moi, l’enjeu n’est pas de tout vouloir. L’enjeu, c’est d’arriver à vivre ce qui nous rend vivant. Il y a beaucoup de choses que je ne veux pas – et c’est très bien ainsi. En revanche, ce à quoi je travaille (dans le cadre de ma pratique analytique), c’est de faire en sorte que l’on arrive à identifier ce qui, dans ma/sa vie, me donne de l’élan, ce qui la rend libre au sens existentiel du terme. C’est-à-dire ce qui me donne l’élan de vivre.
Rebecca Amsellem Ça me rappelle la pensée de Etty Hillesum (lire Une vie bouleversée) et son attachement à la vitalité.
Laurie Laufer Ce qui compte, c’est cela : dire oui à ce qui nous rend vivant. Pas à ce qui nous adapte, nous conforme, nous épuise – mais à ce qui nous met en mouvement, intérieurement. Parce qu’on peut très bien vivre en apparence, et être mort à l’intérieur.
C’est pour moi la véritable question de la liberté. Pas la liberté libérale, individualiste, qui finit par isoler et épuiser. Non : une liberté vivante, incarnée, partagée. Une liberté qui nous fait vivre – nous, et celles et ceux qui nous entourent. Pas une liberté qui tue, ou qui vide.

Rebecca Amsellem Vous terminez cet ouvrage – Les Héroïnes de la modernité – sur deux expressions fortes – l’une est un slogan, « Femmes, vie liberté », utilisé par les femmes iraniennes et l’autre, « Éros aux ailes déployées », un mot d’ordre d’Alexandra Kollontaï pour enjoindre les jeunes socialistes du début du xxᵉ siècle à sortir d’une vision normative de la famille. Vous utilisez ces deux suites de mots pour conclure votre propos : « Certes ce sont les femmes damnées qui ont inventé la psychanalyse, mais pas seulement parce qu’elles parlent, pas seulement parce qu’elles ont inversé le dispositif entre la patiente et le médecin, mais parce que leur parole est porteuse d’un risque à dire les effets du genre, de la classe, de la race, d’un risque à vivre. » Pourquoi les avoir choisis ?
Laurie Laufer C’est une manière pour moi de rendre hommage aux femmes tunisiennes et iraniennes qui luttent pour leur liberté. Et c’est aussi, d’une certaine façon, une ouverture vers une perspective qui dépasse la vision occidentale des femmes. Je ne suis pas du tout spécialiste de ces luttes mais je crois qu’il est crucial de ne pas se limiter à un prisme occidental.
Quand les femmes du Moyen-Orient ou de l’Extrême-Orient trouveront le juste moment pour se révolter, ce sera, selon moi, un moment charnière. Ce sera quelque chose qui bougera profondément. On voit d’ailleurs à quel point, dès qu’elles commencent à se manifester, la violence qui leur est infligée est proportionnelle à la menace que leur révolte représente. La violence qu’elles subissent aujourd’hui, qu’il s’agisse des femmes ou des minorités, est à la hauteur du danger qu’elles incarnent pour l’ordre établi. Et cette violence est d’autant plus forte parce que ces femmes, ces minorités, représentent une menace pour ceux qui détiennent le pouvoir, pour ceux qui vivent dans le privilège et la domination.
Prenons l’exemple de l’accès à la connaissance, à l’école, comme c’est le cas en Afghanistan et dans d’autres pays de manière totale. Parfois, en Occident, cette oppression est plus subtile, plus larvée. Quand on parle des femmes qui doivent abandonner leur carrière parce qu’elles ont des enfants, par exemple, on voit également comment des charges sociales et culturelles sont imposées, non seulement sur leur corps, mais aussi sur leurs aspirations professionnelles et intellectuelles. Il s’agit d’un dispositif, d’un système qui permet à une certaine population d’avoir accès à des opportunités et prive une autre population de ces mêmes opportunités. C’est un mécanisme qui continue de fonctionner à différentes échelles, qu’il soit manifeste ou dissimulé.
Rebecca Amsellem Et vous dites que ce sont les femmes qui ont inventé la psychanalyse – non pas seulement parce qu’elles ont pris la parole, non pas seulement parce qu’elles ont inversé le dispositif entre la patiente et le médecin, mais parce que leur parole porte un risque. Mais au regard de ce que vous venez de dire là, je me dis que ce n’est peut-être pas seulement un risque. Ce que vous montrez, en fait, c’est que leur parole est en actes. Leur parole fait. Elle déplace. Elle engage. Elle transforme. Elle n’annonce pas seulement un risque : elle pose déjà une rupture.
Laurie Laufer Un acte, un geste de performativité. Quand Simone Veil prend la parole en 1974 pour défendre la loi sur l’avortement, ce n’est pas seulement un discours politique : c’est un acte. C’est le même geste pour Robert Badinter et l’abolition de la peine de mort. Il y a des paroles qui marquent, qui déplacent quelque chose de l’ordre symbolique et matériel. On se souvient de Simone Veil pour l’avortement, de Robert Badinter pour l’abolition de la peine de mort – pas seulement pour ce qu’ils ont dit, mais pour ce que leur parole a fait. Leurs discours ont performé quelque chose. Ils ont inscrit dans le langage, et donc dans la réalité sociale, bien plus qu’un simple changement législatif.
Pour Freud, déjà, la parole est performative. Elle agit sur les corps, elle les transforme, les soulage ou les blesse. Et à l’inverse, les discours dits « savants » ont aussi des effets – culpabilisants, pathogènes, normalisants. Ce ne sont pas des paroles neutres. Elles construisent des représentations qui s’incarnent dans les corps, dans les comportements, dans les vies. C’est ce que dit Monique Wittig : « Elles disent : le langage que tu parles est fait de mots qui te tuent. » Les discours ont des effets sur nos corps.
Rebecca Amsellem Et ces discours ont aussi des effets sur notre propre rapport à la vérité – sur ce que l’on considère, ou a longtemps considéré, comme étant la vérité. Vous montrez que, dans la société dans laquelle on vit encore aujourd’hui, la question de la vérité a longtemps servi à disqualifier celles que vous appelez les héroïnes de la modernité – en les assignant à la folie. Que ce soit au début, au milieu ou à un moment charnière de leur vie, ces femmes ont été jugées folles dès lors qu’elles ne correspondaient pas à l’idéal féminin prescrit, ou qu’elles tentaient simplement de le questionner. Il suffisait, parfois, de décaler un peu la norme pour être perçue comme dangereuse, irrationnelle, malade. Et ce que vous dites de la vérité est fort : que la vérité n’est jamais neutre. Qu’elle est située, construite, traversée de rapports de pouvoir. Et qu’à travers la psychanalyse – ou du moins une certaine psychanalyse – on peut tenter non pas de retrouver une vérité absolue, mais de comprendre de quoi cette vérité est faite. Vous empruntez le mot de « varité ».
Laurie Laufer C’est un néologisme de Lacan que je trouve très intéressant. Il part de cette idée que le mot vérité peut en réalité figer, immobiliser – comme si, à force de vouloir nommer la vérité, on empêchait toute forme de mouvement, de transformation. Lacan propose alors une formule saisissante : pour lui, la vérité a valeur de fiction. Et ce qui compte, selon lui, ce ne sont pas des vérités uniques, mais des formes de variations de la vérité – ce qu’il appelle avec humour et invention des varités. J’aime beaucoup cette idée, j’adore même : que la vérité ne soit pas une essence figée, mais un espace d’invention, de mouvement. Et c’est exactement ce que proposent ces femmes : des modalités de varité, des manières d’habiter le monde autrement, de vivre autrement. Elles ne se conforment pas, elles ne confirment pas les certitudes qu’on attend d’elles – qu’une femme soit une mère, une épouse, une figure assignée à telle ou telle place. Elles refusent d’endosser ces évidences. Elles sont dans une forme de doute fécond, un doute qui ouvre, qui interroge ce que peut être une vie, avec ses surprises. Elles ne cherchent pas forcément à défier ou à détruire l’ordre établi. Mais elles le soulèvent, au sens propre : elles en déplacent les contours, en montrent les failles, les marges, les possibles. Elles disent : il y a peut-être autre chose.
Rebecca Amsellem Je pense que c’est aussi pour cela que Mrs Dalloway a eu un tel écho chez les femmes au foyer dans les années 60-70. Ce roman répond, je trouve, parfaitement à la définition que vous venez de donner de la varité : une vérité mouvante, fragmentaire. Et cela rejoint l’idée que la psychanalyse, finalement, n’a pas pour vocation de révéler une vérité figée sur soi. Ce n’est pas une quête de certitude, mais plutôt une invitation à accueillir la varité, la variabilité.
Laurie Laufer C’est cette idée de variation qui m’importe – et d’ailleurs, la variation est un terme freudien. Il faudrait regarder de près comment il le formule exactement en allemand, mais Freud parle bien de variation sexuelle. Ce qui suppose une ouverture, un mouvement, une capacité à se laisser traverser par l’incertitude. Quelqu’un qui ne déroge jamais à ses propres certitudes, qui ne laisse aucune place au doute, à la surprise, à l’inattendu – c’est quelqu’un, peut-être, de moins libre qu’il ne le croit. Et justement, ce que ces femmes nous transmettent, c’est une « leçon » de liberté qui passe par la diversité. Pour moi, en tant que psychanalyste, cette leçon est essentielle. Elle m’apprend à ouvrir mon écoute. À ne pas plaquer une norme ou une grille de lecture figée sur l’autre. C’est une leçon d’ouverture, au moment même où notre époque semble chercher à tout normaliser, à tout prescrire – y compris sous couvert de liberté. Car aujourd’hui, les injonctions sont partout. Y compris celles qui nous disent : « Sois libre, sois tout ce que tu veux. » Mais ce type d’injonction reste une forme de contrainte, une manière de dicter ce que devrait être une vie libre. Et c’est précisément ce que ces femmes remettent en question : elles montrent qu’il n’y a pas une forme de liberté.
Rebecca Amsellem Vous empruntez l’expression d’« héroïnes de la modernité » à Walter Benjamin – qui en donne une autre explication je crois (ou j’ai mal compris) : l’héroïne de la modernité est la prostituée car, à l’ère du capitalisme, la commodité utile est notre corps, notre esprit. Et en ça, la personne qui se vend est le personnage principal d’un monde capitaliste. Vous, vous proposez une autre lecture de ce que peut être une héroïne de la modernité : c’est une personne qui a le pouvoir de raconter sa propre histoire et de choisir le sens qu’elle donne aux mots qu’elle prononce. En cela d’ailleurs, on pense aux derniers mots de l’épilogue de Vers une psychanalyse émancipée, où vous citez Lewis Carroll et Humpty Dumpty pour évoquer le pouvoir de maîtriser le sens des mots. Dans l’épilogue de votre ouvrage Vers une psychanalyse émancipée, vous terminez en citant cet échange écrit par Lewis Carroll :
« — Moi, dit Humpty Dumpty sur un ton méprisant, quand j’utilise un mot, je lui fais dire exactement ce qui me plaît, ni plus ni moins.
— Mais il faudrait savoir, dit Alice, s’il est possible de faire dire tant de choses aux mots.
— La question est simplement de savoir qui est le maître, dit Humpty Dumpty, un point c’est tout ».
Vous concluez alors en disant qu’il faut mettre un terme au maître. Et ici, en choisissant cette interprétation, vous dîtes, l’idée n’est-elle pas de mettre un terme au maître mais de désigner comme maître (ou plutôt comme maîtresse), celle qui prononce ces mots
Laurie Laufer Benjamin précise : « La lesbienne est l’héroïne de la modernité. » C’est cette figure que j’ai choisie. Benjamin identifie dans cette posture un geste profondément moderne. Pour Baudelaire, la modernité, c’est le fugitif, l’éphémère, le contingent. Il écrit : « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent – la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. » Ce qui m’intéresse, c’est justement cette manière dont la modernité échappe à la trace, à la filiation, à la continuité – à tout ce qui fonde habituellement la légitimité. Ces héroïnes dérogent à l’ordre établi, elles proposent autre chose. C’est dans cette logique que résonne la phrase de Natalie Clifford Barney : « J’exulte de n’être d’aucune utilité. » Je n’aime pas les mots d’ordre – je m’en méfie, je les déconstruis – mais celui-là, s’il en est un, me touche profondément. Il dit le refus de l’utilitarisme, y compris dans la manière dont une vie peut être jugée utile, productive, légitime. Il ouvre une brèche. Il propose une autre forme de liberté – inutile peut-être, mais infiniment vivante.

« Les deux amies », collage réalisé par mes soins
Rebecca Amsellem L’émancipation des femmes passe – entre autres – par le fait de reprendre une forme de pouvoir sur l’interprétation des mots donc. Cette émancipation passe également par la lutte contre la peur, que revendiquait déjà Madeleine Pelletier. Vous la citez : « Le courage est la meilleure des armes dans la lutte pour la vie. De cette arme, nul n’en a plus besoin que les femmes. L’éducation courante cependant, loin de le susciter en elles le combat comme ne convenant pas à la grâce du sexe. Le résultat, naturellement, c’est que la femme, incapable de se défendre elle-même, cherche un défenseur et souvent elle ne trouve qu’un exploiteur. » La lutte contre la peur, que revendique Madeleine Pelletier, vous semble-t-elle toujours aussi centrale pour penser l’émancipation aujourd’hui ?
Laurie Laufer Madeleine Pelletier, dans cette manière très rageuse qu’elle a de dénoncer l’oppression des femmes, dit que l’une des premières armes qui manque aux femmes, c’est le courage. Et ce qui m’intéresse particulièrement dans cette citation, c’est ce qu’elle dit ensuite : comme on leur refuse cette possibilité d’avoir du courage, les femmes se placent sous la protection de quelqu’un qui leur dit en somme : « Ne t’en fais pas, j’aurai du courage pour deux. » C’est précisément ça qu’elle critique. Cette phrase montre à quel point elle dénonce la dépossession du courage chez les femmes.
Madeleine Pelletier a une radicalité que je ne fais pas toujours mienne, mais ce qui m’a marquée chez elle, c’est cette volonté de provoquer un soulèvement. Elle a défoncé toutes les portes qu’on lui fermait, jusqu’à finir internée – et mourir internée. Première femme psychiatre, elle n’a pas obtenu l’internat. Elle part à pied en URSS… Un personnage animé d’une énergie de transformation incroyable. Partout où elle passe, elle bouleverse l’ordre établi. Ce qui me fascine chez elle, c’est cette énergie entièrement tournée vers l’action, vers le changement. Elle est évidemment en décalage avec son temps. Avant-gardiste ? Oui. Et même au-delà. À ma connaissance, c’est l’une des premières en France à avoir écrit un chapitre, dès 1911, sur le droit à l’avortement. C’est colossal. À cette époque, le combat féministe était centré sur le droit de vote, sur les droits civiques. Elle, elle s’attaque au corps, à la maternité forcée. C’est d’une précocité incroyable.
Rebecca Amsellem Imaginons que vous vous réveillez un jour et il y a quelque chose dans ce que vous pensez, dans votre corps, sur votre corps, dehors, dans la rue, chez vous, qui vous permette de savoir assurément qu’on vit dans une société résolument égalitaire et féministe. Quel est ce détail ?
Laurie Laufer La fin de toutes les violences. Freud identifiait trois sources de souffrance. La première, c’est la souffrance causée par les catastrophes naturelles – le ciel qui nous tombe sur la tête, et pour lequel on ne peut rien faire, sauf peut-être essayer de domestiquer un peu la nature. La deuxième source, c’est la souffrance liée à la décrépitude du corps, au vieillissement – et là, on ne peut pas grand-chose non plus, bien qu’on puisse espérer que la médecine atténue certains aspects. La troisième source, c’est la souffrance causée par la violence des hommes sur les hommes, ce qu’il considérait comme une énigme. Pourquoi la guerre ? Pourquoi les hommes s’entre-tuent-ils ? Pourquoi les hommes tuent-ils les femmes ?