Sarah Everard rentrait de chez un ami le 3 mars au soir à Londres. En partant, elle décidait de rentrer à pied, elle n’était pas loin. Elle était au téléphone avec son petit ami pendant le trajet parce que… vous savez. C’est plus « sûr ». Pourtant, elle disparut ce soir-là. Une semaine plus tard, son corps était retrouvé dans une forêt ; un suspect, policier, était arrêté.

La mort de Sarah Everard a été un choc pour nombre de femmes au Royaume-Uni et ailleurs dans le monde. Beaucoup ont décidé de partager leurs histoires d’agressions et de harcèlements alors qu’elles marchaient dans la rue avec le hashtag #ReclaimTheNight. Et nombre d’entre elles ont choisi de se rendre à des veillées pour honorer la mémoire de la victime de féminicide.

Une photographie me marque particulièrement. Celle de Patsy Stevenson, 28 ans, masquée et à terre, tenue par deux hommes policiers à Clapham dans le sud de Londres, où se déroulait une de ces veillées. Elle ne comprend toujours pas aujourd’hui pourquoi elle a été traitée ainsi, ni pourquoi elle s’est vu infliger une amende de 200 £ (232 euros). Je ne faisais rien, dit-elle. Elle avait décidé de se rendre à la veillée pour « soutenir toutes les femmes, les cis et les trans » qui ne peuvent « marcher dans la rue car elles ont peur des hommes ».

« Ils essayaient essentiellement d’amener tout le monde à partir en étant vraiment intimidants et hostiles. » Patsy Stevenson dénonçait un problème, elle est devenue un problème. Elle n’est évidemment pas la première à dénoncer les dangers auxquels les femmes doivent faire face dans l’espace public, elle n’est pas non plus la seule à soutenir un changement systémique durable pour que les femmes arrêtent d’avoir peur des hommes. Néanmoins, cette image me semble parfaitement illustrer le propos de la chercheuse anglo-australienne Sara Ahmed, « lorsque vous percevez un problème, votre perception devient le problème » (« Le problème de la perception », Feminist Killjoys, 2014). Elle y décrit ainsi les remarques qu’elle a pu recevoir alors qu’elle pointait du doigt un problème sexiste et raciste. « Arrêtez simplement de remarquer les exclusions et votre fardeau sera allégé. Il est sous-entendu qu’en ne luttant pas contre quelque chose, vous serez récompensé par une proximité croissante avec cette chose. Vous pourriez être inclus si seulement vous arrêtez de parler d’exclusions. »

Pour celles et ceux qui viennent de s’inscrire, je fais des collages pour illustrer les newsletters. Parfois, comme cette semaine, le collage n’a aucun rapport avec le texte. 

Ici, quel serait l’avantage pour Patsy Stevenson d’arrêter de protester ? Ne pas avoir d’amende, oui, ne pas se retrouver encerclée par dix policiers et maintenue à terre par deux autres aussi. Mais c’est tout. Il n’y aurait pas de députée qui lirait la – longue – liste de femmes tuées parce que femmes pendant la pandémie, il n’y aurait pas non plus une évolution législative pour que les féminicides soient désormais qualifiés de « crime de haine ». « Il est sous-entendu que vous deviendriez bien ajusté si vous pouviez simplement vous ajuster à ce monde. Le sourire ! La tâche devient alors une automodification : il faut apprendre à ne pas percevoir un problème ; il faut laisser tomber les choses. »

Sara Ahmed décrit comment certaines perceptions sont légitimes et acceptées comme réelles et comment d’autres sont cataloguées de délirantes. Sara Ahmed prend l’exemple d’une personne qu’elle a interviewée dans le cadre de sa recherche. Dès lors que cette dernière s’est référée au terme de race, on lui répondait « tu vois tout en termes de race ». « Ici, explique Ahmed, “voir avec le prisme de la race” devient un grossissement de quelque chose : vous agrandissez les éléments liés à la race comme si c’était tout ce que vous voyiez. Vous pouvez simplement dire ce mot “une fois” et il devient tout ce qu’ils peuvent vous entendre dire. Il y a donc un grossissement en jeu ici […]. Une fois que vous utilisez ce mot, il remplit la pièce (parfois vous n’avez même pas besoin d’utiliser le mot, le simple fait d’arriver en tant que personne non blanche dans une “mer de blancheur” peut faire remonter cette histoire). Vous êtes alors jugée comme remplissant la pièce de votre perception ; comme occupant tout l’espace. Et le racisme devient votre paranoïa ».

Aujourd’hui, les raisons de protester nous paraissent évidentes : six femmes d’origine asiatique ont été tuées aux États-Unis en raison de leur sexe et de leur origine, les féminicides sont toujours aussi nombreux et les politiques publiques pour y mettre fin inefficaces, les agressions sexuelles se déroulent en direct à la télévision sans qu’il n’y ait de sanction envers les agresseurs. La « paranoïa » est de plus en plus difficile à invoquer par les adversaires. Mais notre volonté de protester constitue toujours un « danger ».

Dès lors que vous commencez à vous exprimer contre les biais sexistes et racistes, contre les politiques publiques patriarcales ou encore contre toutes les perceptions jugées acceptables, vous devenez « paranoïaque », « dangereuse ». « La perception devient notre problème : s’adapter à ce monde signifie renoncer à certains mots et concepts, qui empêchent simplement d’habiter ou d’occuper l’espace », ajoute Ahmed. L’objet n’est donc pas dans votre manière de protester – une veillée, une manifestation, une histoire racontée lors d’un échange zoom – mais l’objet même de protester. Et c’est tout le sujet de l’arrestation de Patsy Stevenson. Les deux policiers qui l’ont mise à terre n’avaient rien à lui reprocher : elle n’était pas violente, elle n’était pas « hors la loi ». Son besoin de protester était le « danger ».

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