« Ça ne me fait pas rire, ok ? » répliqua-t-il lors d’un dîner moitié clandestin moitié mondain. Qui ? Ce n’est pas vraiment la question. L’objet de l’invective ? Une blague de sa voisine de table.
La soirée avait pourtant bien commencé. Lasagnes maison dans les assiettes, vins pétillants remplissant à ras bord les verres, lumières un peu tamisées de sorte que chaque convive se sentait un peu plus beau qu’à l’ordinaire, tout était là. Les invité.e.s avaient amené cette excitation dont on fait l’expérience les premiers jours de printemps ou quand on s’apprête à faire quelque chose d’un peu interdit mais moralement ok.
Et puis, le drame. L’une a mentionné son syndrome prémenstruel, son voisin de table saisit immédiatement l’occasion et rebondit sur l’existence – si rarement mentionnée – de cycles hormonaux chez les hommes. Car, finalement, on n’en parle pas assez des hommes. Elle ne se désempare pas, elle reprend la parole, sourit à moitié et lance « cela permettrait de comprendre enfin pourquoi les hommes sont responsables de toutes ces violences conjugales ». C’était pour rire – à moitié.
« Ça ne me fait pas rire, ok ? Je ne rigole pas avec les violences conjugales », rétorque alors l’invité. Comme si sa voisine était à la tête de la Fédération internationale de lutte pour la légalisation des violences conjugales et qu’il était Monique Wittig. Sans sourciller, il continue : « C’est un sujet éminemment important avec lequel il ne faut pas plaisanter, c’est pour cela que j’insiste sur le fait que nous ne devrions pas rire de ce sujet. »
Pourtant, vous l’avez compris, je l’ai compris, les autres invité.e.s l’ont compris : il ne s’agit pas de plaisanter avec les violences faites aux femmes mais de souligner le caractère mineur des cycles hormonaux chez les hommes en comparaison de leurs effets chez les femmes. Lui ne l’avait pas compris. Était-ce parce qu’il était le plus féministe autour de la table ?

« Le plus féministe des féministes »
Comment ne pas penser à Augustin, féministe, créé sous le crayon de Livio et la vie moderne ? « J’pense qu’en tant qu’homme cis, il est grand temps de me déconstruire ! » Le jeune étudiant blanc est dessiné avec une expression pleine de dédain, un pin’s « Free Angela » accroché à son sweat noir. « C’est l’enjeu de l’époque ! » L’action se passe vraisemblablement à Sciences Po – haut lieu de rassemblement des hommes féministes modernes. Augustin sait que les hommes doivent se déconstruire. Mais pas lui. « C’est chill, j’ai été élevé par des femmes… » D’ici, on imagine son interlocutrice se crisper légèrement, devinant l’évident : encore un. L’image suivante de la bande dessinée ne manque pas : « Meuf, tu devrais pas te lisser les cheveux ! Sois fière de tes origines ! » semble-t-il hurler à une femme racisée. La suivante non plus : « Nan mais tu sais aujourd’hui tu as le droit de t’habiller comme tu veux hein », dit-il à une femme qui porte le voile. La dernière est parfaite : « Franchement j’adore ce que tu fais…, complimente-t-il à une illustratrice… Dommage que tu participes à la sexualisation du corps de la femme. À mon avis tu dessers la cause. »
Qui sont-ils, ces hommes plus féministes que les femmes elles-mêmes ? Ceux qui passent plus de temps à dire qu’ils sont féministes qu’à venir aux manifestations ? Ceux qui semblent comprendre mieux que nous les enjeux de nos luttes et qui luttent pourtant contre les réunions en non-mixité, car « vous vous privez d’alliés comme moi » ?
Le mouvement féministe semble être plus populaire que jamais. Ce qui donne lieu à des bonnes surprises : un oncle râle après le gouvernement car celui-ci a changé, d’une année sur l’autre, son avis sur l’accès à la PMA pour toutes, un groupe de fleurs qui arrête de distribuer des fleurs le 8 mars et diffuse des messages politiques. Cela donne aussi lieu à une récupération des luttes par des personnes qui ne font pas l’expérience de ces discriminations ?
Comment est-ce possible, me direz-vous. Comment une personne peut – de bonne foi – affirmer que sa position est plus « juste » que celle de son interlocutrice qui en connaît largement davantage sur la question ? Lorsqu’elle a grandi dans un monde où sa parole n’était pas tue, remise en cause et passée sous silence. Si certains s’activent avec ardeur à ralentir les avancées des droits des femmes (rappelons-nous à ce propos cette citation de Virginia Woolf tirée d’Une chambre à soi : « L’histoire de la résistance des hommes à l’émancipation des femmes est encore plus instructive que l’histoire de l’émancipation des femmes »), d’autres s’autoproclament garants d’un féminisme qu’ils jugent « utile ». La faute réside dans la croyance d’un savoir dont ils n’ont pas fait l’expérience. En somme, les femmes n’ont que faire des hommes qui se disent féministes, elles jugent sur les actes.
Peut-on être un homme et se revendiquer féministe ? Les activistes – je pense – n’y voient pas d’objection. Tant qu’ils se rappellent des mots de la footballeuse Megan Rapinoe : « Je pense juste qu’une femme ne devrait pas porter certaines choses. Comme les attentes et les jugements des autres personnes par exemple. » Et qu’ils prennent pour devise « sois allié et tais-toi ».