« Depuis un an, on s’attache avec le groupe écologique, particulièrement au sein de la commission Culture, à s’assurer que l’argent public alloué aux établissements culturels ne bénéficie pas qu’à une seule catégorie d’artistes : les hommes. » Le 2 juin, lors du dernier Conseil de Paris, la conseillère Alice Coffin a mis en lumière la nécessité d’intégrer des critères de genre dans les attributions des subventions de la mairie de Paris. L’objectif d’Alice Coffin est qu’il y ait une meilleure allocation des ressources publiques afin qu’elles ne soient pas accaparées par une très grande majorité masculine.
Si la proposition fait débat en France, il s’agit déjà d’une obligation légale des institutions culturelles publiques au Royaume-Uni, comme l’atteste le plan « Equality Action Plan guidance » du Arts Council, organisation publique chargée d’orchestrer les organisations publiques culturelles, sportives et relatives aux médias. « Toutes les organisations nationales, se conformer à la législation sur l’égalité, afin de recevoir leur financement. » Cela implique que les organisations doivent rassembler des preuves de leur engagement pour l’égalité. Cette analyse intègre les défis de l’organisation en matière d’égalité et de diversité et définit les actions prévues pour arriver à une forme d’égalité.

Pourquoi est-ce important d’introduire, comme au Royaume-Uni, l’éga-conditionnalité – à savoir le respect de l’égalité femmes-hommes comme critère d’attribution d’une subvention ? La raison est la même que celle de la question posée par l’historienne de l’art Linda Nochlin en 1971 : « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? » Les institutions, au travers de leurs commandes, leurs budgets et leurs choix artistiques sont en grande partie responsables de la légitimation de la culture. « […] L’art n’est en aucun cas l’activité libre et autonome d’un individu surdoué, “influencé” en priorité par les artistes qui l’ont précédé et, de façon plus vague et superficielle, par des “forces sociales” », écrit Linda Nochlin (Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ?, Editions Thames & Hudson). « Nous déduisons […] que le contexte global propre à la création artistique – celle-ci étant liée au développement du sujet créateur ainsi qu’à la nature et à la qualité de l’œuvre d’art en elle-même – survient dans un certain paysage social, qu’il est l’un des éléments qui composent ce paysage social, qu’il est à la fois perpétué et déterminé par des institutions sociales spécifiques et identifiables, et qu’enfin, parmi ces institutions se trouvent les académies et les systèmes de mécénat, mais aussi les mythologies sur le créateur divinisé et sur l’artiste comme super-héros viril ou paria social. » Nous en déduisons que le critère institutionnel prévaut à toutes les tentatives de réponse à la Grande question.

J’ai réalisé ce collage à partir d’une photo de l’artiste incroyable Khadija Saye, faisant partie de la série « Dwelling: in this space we breathe ».
La culture est un domaine particulièrement sensible. Car il n’y a pas plus subjectif que la culture. Ce que nous considérons comme être bien ou mauvais. Aussi, il est loin d’être aisé d’introduire des critères d’attribution comme nous avons pu introduire des quotas en politique ou dans les entreprises.
Je ne suis pas en train d’affirmer que les femmes ont une sensibilité qui mériterait d’être exposée mais de s’assurer que nous ne sommes pas, comme les sociétés de toutes les époques qui nous ont précédées en train de perpétuer un invisibilisation systémique des artistes femmes. Et la solution est d’introduire temporairement des quotas pour atteindre une égalité. En refusant de corriger un biais patriarcal (aujourd’hui les œuvres commandées et financées le sont majoritairement à des hommes) et donc de financer les artistes femmes, les institutions invisibilisent les travaux de femmes sous prétexte qu’ils ne correspondraient pas à la culture légitime. Les politiques culturelles engendrent une allocation des budgets vers ce qui est considéré comme légitime aujourd’hui et ce qui est mis en patrimoine pour demain. Elles sont responsables du reflet de notre époque culturelle.
Lorsque Linda Nochlin s’attacha à comprendre pourquoi il n’y avait pas de grandes femmes artistes en 1971, elle insista sur le pouvoir des institutions balayant d’un revers de main l’excuse encore en vogue « les génies sont forcément des hommes ». Son espérance était d’étendre cette analyse aux différents champs du savoir. « Espérons qu’en soulignant le caractère institutionnel – c’est-à-dire public – plutôt qu’individuel ou privé des conditions requises pour la réussite ou l’échec dans les arts, nous ayons fourni un paradigme pour la recherche dans d’autres champs du savoir ». Mon espérance est beaucoup plus modeste : chères institutions, lisez Linda Nochlin, copiez les Anglais.e.s et introduisez des quotas.