« Il n’y a rien à faire, comme disait ma mère, tous les dix ans il faut relire les livres qui nous ont formés si l’on veut mener à bien quelque chose », Goliarda Sapienza
« Et vous, vous ne l’avez jamais perdu, votre confiance en vous-même ? » demande la journaliste Laure Adler à Etel Adnan (La Beauté de la lumière, Fiction & Cie, Seuil, 2022). « Non, répond-elle. Je ne l’ai pas perdue parce que je fonce. […] Une amie au college [l’université américaine dans laquelle elle travaillait] me disait : tu marches comme un taureau, avec la tête en premier. » Lors de cette conversation, Etel Adnan a plus de 90 ans.
J’imagine que c’est comme ça qu’on pourrait la décrire, Etel Adnan : un taureau qui marche avec la tête en premier.
Née à Beyrouth le 24 février 1925 d’une mère grecque orthodoxe et d’un père syrien musulman, elle fuit pour Paris dès qu’elle le peut. Elle y entame un doctorat de philosophie qu’elle ne termine pas – probablement parce que je sais ce que terminer une thèse de doctorat coûte, j’ai toujours éprouvé beaucoup de sympathie pour les personnes qui commencent un doctorat et qui ne le terminent jamais. À Paris toujours, elle sort avec une femme, peut-être pour la première fois. Avec un homme aussi, son directeur de thèse de philosophie. « J’étais très contente parce qu’à l’époque, j’avais deux passions : mon professeur que je trouvais d’une beauté extraordinaire, Étienne Souriau ; et mon amie qui avait un prénom russe, Taïs. »
C’est quand elle émigre aux États-Unis, qu’elle se met à la peinture. « Oui, mais moi je ne me suis jamais vue comme “artiste”. Ne rigolez pas, c’est un mot qui me dérange, je ne suis pas habituée. » Elle a plus de 30 ans, elle est doctorante à Berkeley et une membre du département des arts lui dit : « Comment pouvez-vous enseigner la philosophie de l’art sans pratiquer un art ? » Pas pour la déstabiliser, pour l’encourager plutôt. « Quand j’ai pris une feuille de papier, pas une toile, elle m’a donné des tubes de couleur, des petits tubes jetés par terre. » Elle prend un couteau de peintre, fait des aplats, « le pinceau est venu plus tard pour les dessins ». « Il y a une collaboration entre les objets que vous utilisez et c’est vrai au-delà de la peinture, c’est vrai même en cuisine, c’est vrai avec les habits, si vous avez une étoffe en soi, c’est une autre robe que vous allez faire que si votre étoffe est en lin. »

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Les tableaux d’Etel Adnan sont des poèmes. « Les formats sont petits mais le sentiment n’est pas petit », dit-elle à leur propos. « On ne travaille pas si consciemment que cela, il y a une vérité en soi, il faut faire avec et elle sort. » Peu à peu, sa grille d’interprétation évolue. Elle se soucie moins de Bachelard et plus de couleurs. « Créer est une forme de pensée. C’est abandonner un certain monde de préoccupations pour entrer dans un autre. J’aime bien le mot “faire”, le mot “créer” me rappelle trop les religions. »
Pour Etel Adnan, le secret de la création – ou de la réalisation – réside dans la confiance. « Quand vous marchez dans la rue, vous ne réfléchissez pas au pas suivant, vous vous lancez, c’est pareil avec le travail. Vous commencez et vous continuez. Il faut avoir confiance. Il ne faut pas que la critique intervienne pendant le travail. Il faut laisser la critique pour plus tard. » C’est cette confiance qui lui intime de faire des aplats de couleurs quand les autres artistes en sont choqués. Et c’est cette confiance qu’il faut préserver pour continuer. « Il faut l’entretenir en travaillant. Il ne faut surtout pas écouter les gens. Ça dépend qui, mais ne pas écouter les gens trop négatifs. » Car pendant longtemps, avant de voir ses toiles sur les murs du Solomon R. Guggenheim Museum à New York, du Moma à San Francisco, et de l’Institut du monde arabe à Paris, Etel Adnan exposait peu. « Dans la vie, il suffit de deux trois personnes dont l’avis vous intéresse, et ça vous aide souvent à continuer. »
Etel Adnan est morte le 14 novembre 2021 à Paris. Elle était une peintresse (c’est le mot qu’on utilisait pour désigner les femmes qui peignaient jusqu’à ce que l’Académie française n’en décide autrement !), elle était poétesse également. Mais, je pense que ce sont ces mots de Laure Adler qui qualifient le mieux son travail : « Elle disait que conduire une grosse voiture sur une autoroute traversant le désert écrivain c’était comme faire de la calligraphie dans ses carnets. Elle disait que si on regarde avec attention et fidélité une montagne chaque jour on peut devenir son amie. »
