« Nous sommes des êtres libres et responsables, tout comme les hommes. Et puisque nous devons donner physiologiquement la vie, il faut que nous le décidions en êtres libres et responsables, et sans le contrôle de personne », Gisèle Halimi

Par Catesby Holmes

Demain, l’électorat des États-Unis votera pour sa première élection générale depuis que la Cour Suprême, en juin 2022, annulait l’arrêt Roe v. Wade, en déclarant que “la Constitution ne confère pas de droit à l’avortement.”

Cette décision dans l’affaire Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization a brutalement mis fin à un demi-siècle de protections fédérales de l’avortement. Depuis, 22 des 50 États de l’union ont soit complètement interdit les avortements chirurgicaux, soit les ont restreints aux premiers stades de la grossesse – souvent avant même que les patient·es sachent qu’elles sont enceint·es. Quatorze États ont interdit la pilule abortive mifépristone.

Dans l’État de Géorgie, au Sud du pays, qui a interdit les avortements au-delà de six semaines de grossesse, au moins deux femmes sont mortes à cause d’une complication rare liée à la pilule abortive, dans laquelle tous les tissus fœtaux ne sont pas expulsés. L’une parce qu’une intervention abortive salvatrice a été retardée, l’autre parce qu’elle avait trop peur de consulter. Cette semaine, le site de journalisme d’investigation ProPublica a identifié deux autres femmes décédées au Texas à la suite d’un retard dans le traitement d’une fausse couche.

“Il y a beaucoup en jeu”, a expliqué Rachel Rebouché, spécialiste en droit de la santé à la faculté de droit de Beasley, à l’université Temple. Elle a précisé que les deux candidat·es présidentiel·les ont des visions “radicalement différentes” des droits reproductifs.

Kamala Harris, démocrate, défend le droit à l’avortement plus ouvertement que peut-être tout·e autre candidat·e présidentiel·le dans l’histoire des États-Unis. En tant que procureure générale de Californie, elle a coparrainé une loi en 2015 obligeant les “centres crise grossesse” — qui visent à dissuader les personnes d’interrompre leur grossesse — à informer les patient·es de la possibilité de se faire avorter ailleurs, une loi que la Cour suprême a ensuite invalidée. En tant que sénatrice américaine de 2017 à 2021, Harris a soutenu un projet de loi, finalement voué à l’échec, qui aurait rendu l’avortement légal au niveau national.

Une administration Harris “utiliserait ses pouvoirs fédéraux pour tenter de revenir sur la décision Dobbs et toute la tragédie qui a suivi, et réfléchirait à comment rétablir un droit fédéral qui restaure accès à l’avortement”, a analysé Rachel Rebouché.

Photo : Gage SkidmoreCC BY-SA 2.0

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En tant que président, Donald Trump a nommé les trois juges de la Cour suprême qui ont constitué la majorité nécessaire pour annuler Roe v. Wade. Et un second mandat Trump pourrait entraîner davantage de restrictions sur l’avortement. Une faction minoritaire mais bruyante du Parti républicain, principalement composée de conservateurs chrétiens, souhaite interdire l’avortement à l’échelle nationale. Trump a affirmé qu’il ne soutenait pas une interdiction fédérale, cherchant à se distancier d’une position extrême qu’il considère être un mauvais pari pour l’élection. Pourtant, lors d’un débat présidentiel en septembre, il a refusé de dire s’il opposerait son veto à une telle interdiction si elle était adoptée par le Congrès. Son colistier, JD Vance, a déclaré qu’il soutenait un “minimum syndical national” sur l’avortement, une sorte de rebranding républicain qui reviendrait probablement à une interdiction d’avorter.

Malgré les apparences, l’avortement bénéficie d’un large soutien populaire aux États-Unis. Les deux tiers de ses citoyen·nes sont favorables à l’accès à l’avortement, et dans les six États qui ont mis l’avortement au vote depuis la décision Dobbs, les résident·es ont massivement voté pour qu’il reste légal. En mobilisant les défenseur·es de l’avortement en masse aux urnes, ces initiatives ont également profité aux candidat·es démocrates lors des élections de mi-mandat de 2022.

“Je pense que nous verrons un phénomène similaire en 2024”, a prédit Alauna Safarpour, politologue à l’Université de Gettysburg, qui étudie la participation électorale.

Cette fois, 12 États de plus ont mis les droits à l’avortement sur leurs bulletins de vote, dont la Floride, bastion républicain qui a récemment imposé une interdiction d’avorter après six semaines, et plusieurs États-pivots (swing states) qui pourraient faire basculer les élections.

“En Arizona et au Nevada, parmi les États-pivots, je pense que l’avortement pourrait jouer un rôle décisif”, a affirmé Alauna Safarpour.

Dans l’État crucial de Pennsylvanie, a ajouté la chercheuse, les électeur·ices sont bombardé·es de publicités qui mettent en avant les différences entre les positions des candidat·es sur l’avortement. Et en Caroline du Nord, la course pour le gouvernorat oppose un extrémiste républicain anti-avortement au procureur général démocrate de l’État, favorable à l’avortement.

Photo : Gage SkidmoreCC BY-SA 2.0

Même à l’ère post-Dobbs, où les gouvernements des États exercent un contrôle extraordinaire sur l’accès à l’avortement, la prochaine personne à accéder à la présidence aura toujours un pouvoir conséquent pour étendre ou restreindre les droits reproductifs. En fonction de l’orientation politique du Congrès après les élections de novembre, le ou la prochain·e président·e pourrait être amené·e à signer ou à opposer son veto à une interdiction nationale de l’avortement – ou, potentiellement, à une loi qui le protègerait à l’échelle nationale.

Le gouvernement fédéral influence également les droits reproductifs de manière indirecte, comme les Américain·es l’ont constaté lors de l’administration Trump.

En plus d’avoir provoqué la fin de Roe v. Wade, l’administration Trump a également interdit aux prestataires médicaux participant au programme fédéral de planification familiale Title X de parler d’avortement avec leurs patient·es. Le Title X, créé par le président républicain Richard Nixon dans les années 1970, finance des cliniques de santé pour femmes pour offrir gratuitement ou à faible coût des méthodes de contraception, des tests de grossesse, des soins de fertilité, des dépistages du cancer du sein, et autres soins de santé reproductive.

La règle de Trump interdisant à ces centres de parler d’avortement a poussé environ 900 cliniques à quitter le réseau Title X, sacrifiant des millions de dollars de subventions pour pouvoir continuer à offrir des soins reproductifs complets. Le nombre de patient·es pris·es en charge par le programme est passé de 3,9 millions en 2018 à 1,5 million en 2020, selon la Fondation Kaiser Family Health, bien que la pandémie de Covid-19 ait probablement aussi contribué à cette baisse.

Joe Biden a annulé les changements apportés par Trump au Title X peu après son entrée en fonction en 2021 et a débloqué 6,6 millions de dollars en fonds d’urgence pour des cliniques face à des besoins urgents de soutien. Malgré cela, pour certaines cliniques en difficulté financière, la fin de Roe a marqué la fin de leurs activités. Depuis 2022, des dizaines de cliniques de santé pour femmes ont fermé leurs portes.

“Ce n’est pas seulement l’avortement qui s’est effondré. C’est tout le système”, a déclaré la professeure Gretchen Ely de l’Université du Tennessee à Knoxville, qui étudie les déserts de santé reproductive dans le Sud. “L’avortement est un soin de santé. C’est un segment de la santé qui a été politisé pour le profit politique d’un parti, mais il s’agit simplement de soins de santé reproductive.”

Gretchen Ely pense que les trois dernières années ont démontré ce fait pour de nombreu·ses Américain·es. Lors de cette élection, a-t-elle ajouté, “les gens commencent enfin à dire tout haut ce qui restait secret auparavant.”

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