S’épanouir dans la vie, qu’est-ce que ça veut vraiment dire ? C’est une question qui occupe les philosophes, les prophètes, les poètes et bien d’autres depuis des millénaires, et les réponses sont aussi diverses et variées que les personnes qui la posent.

Aujourd’hui, une énorme enquête menée auprès de plus de 200 000 personnes dans 22 pays différents tente de quantifier l’épanouissement humain. L’étude mondiale sur l’épanouissement (Global Flourishing Study) a demandé à ses participant·es de répondre à une liste de 109 questions sur leur vie — y compris leur sentiment d’avoir un but dans la vie, leur état de santé, et leur satisfaction dans leurs relations amicales. C’est une véritable mine d’or d’histoires et de questions à explorer.

Dans cette newsletter, je m’intéresse à ce que les résultats montrent sur les différences entre les femmes et les hommes. Quels sont les points communs ? Où sont les différences ? Qui s’épanouit davantage — et que recouvre vraiment cette notion d’épanouissement ?

Le constat principal, c’est que les femmes et les hommes, dans le monde entier, déclarent des niveaux d’épanouissement similaires, même si leurs chemins pour y arriver sont souvent différents. En moyenne, dans les 22 pays étudiés, les hommes ont obtenu un score de 7,19/10, contre 7,12 pour les femmes.

Mais une exception est frappante — et importante. Les personnes ayant indiqué un genre “autre” rapportent des niveaux de bien-être largement plus faibles sur presque tous les indicateurs, avec une moyenne de 6,12. Cet écart soulève de sérieuses inquiétudes sur la santé et le bien-être des minorités de genre dans le monde.

Cela dit, il est important de noter que l’étude mondiale sur l’épanouissement n’a pas été conçue pour produire des estimations fiables sur ce groupe : dans de nombreux pays, la taille des échantillons était très faible, voire inexistante. Les chercheur·es admettent que les données ne permettent pas de tirer de conclusions solides. Pourtant, ne pas publier ces résultats, aussi fragiles soient-ils, reviendrait à prendre le risque de renforcer l’invisibilisation que subissent déjà tellement de personnes aux identités de genre qui sortent des normes.

Les moyennes mondiales masquent aussi des différences majeures entre les pays. Tous les pays ne présentent pas des niveaux similaires d’épanouissement entre hommes et femmes. Les deux exceptions les plus marquées — là où l’écart de bien-être rapporté entre les genres est le plus grand — sont le Brésil et le Japon. Au Japon, ce sont les femmes qui déclarent s’épanouir considérablement plus que les hommes. Au Brésil, c’est l’inverse; les hommes s’épanouissent davantage.

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Alors, comment expliquer des écarts si importants entre les genres au Brésil et au Japon ?

J’ai interrogé des chercheur·es basé·es dans ces deux pays pour tenter de mieux comprendre les raisons profondes de ces différences — s’expliquent-elles par des normes culturelles, des facteurs psychologiques, des inégalités économiques ou autre chose ?

Mais d’abord, essayons d’y voir plus clair sur comment cette étude mondiale mesure concrètement “l’épanouissement”. Comment les différents aspects du bien-être varient-ils selon les genres ? Et de quoi sont composés les scores finaux ?

Photo de quatre personnes sur la plage - deux femmes et deux hommes

Au Brésil, les femmes sont moins épanouies que les hommes – pourquoi ?
Photo :
 Victor Freitas

S’épanouir, ça veut dire quoi ?

Les participant·es ont été interrogé·es sur six domaines de ce qui est considéré comme une vie épanouie :

  1. Bonheur et satisfaction dans la vie. À quel point les personnes se sentent heureuses, et à quel point elles sont satisfaites de leur vie dans l’ensemble.
  2. Santé mentale et physique. Comment les personnes évaluent leur état de santé, tant physique que psychique, y compris la présence de symptômes de dépression ou d’anxiété. 
  3. Sens et direction. Si les personnes ont le sentiment que leur vie a du sens, une direction ou un but. 
  4. Caractère et vertu. Comment les personnes perçoivent leur capacité à pardonner, à aimer, à éprouver de la gratitude, ou à rendre le monde meilleur. 
  5. Relations sociales proches. Le degré de satisfaction dans les relations avec la famille et les ami·es. 
  6. Stabilité financière et matérielle. Si les personnes se sentent en sécurité quant à leurs besoins de base : nourriture, logement, sécurité.

Quand on décortique les résultats domaine par domaine, des tendances intéressantes comment à émerger. Pour avoir une vue d’ensemble sur les résultats, j’ai parlé avec Timothy Lomas, l’auteur principal d’une analyse (pas encore publiée) sur ce que l’enquête révèle à propos de “l’épanouissement des femmes versus des hommes”.

Il m’a expliqué que les femmes obtiennent des résultats légèrement meilleurs que les hommes dans trois domaines : bonheur et satisfaction, qualité des relations sociales, et sentiment de d’avoir du sens ou un but dans la vie. Dans d’autres domaines — la santé perçue et la sécurité financière et matérielle — ce sont les hommes qui ont tendance à mieux s’en sortir.

Les femmes ne dépassent les hommes que de très peu dans les domaines où elles dominent, alors que l’écart est bien plus marqué dans les deux domaines dominés par les hommes — donc ces derniers s’en sortent globalement mieux :

  • Santé mentale et physique : les hommes ont obtenu de meilleurs résultats en matière de santé mentale et physique dans 18 pays, tandis que les femmes étaient en tête dans quatre : l’Indonésie, le Japon, le Nigéria et les Philippines.
  • Sécurité financière et matérielle : de toutes les catégories, c’est dans celle-ci que l’écart lié au genre est le plus important, avec des résultats meilleurs pour les hommes dans 20 pays sur les 22. Les femmes ont cependant obtenu de meilleurs scores au Japon et au Nigéria — deux des quatre pays où elles ont également dépassé les hommes sur le plan de la santé.

Pour mieux comprendre pourquoi les femmes au Japon déclarent des niveaux d’épanouissement plus élevés que les hommes, j’ai échangé avec Yukiko Uchida, directrice de l’Institut pour l’avenir des sociétés humaines à l’Université de Kyoto, et contributrice à l’étude mondiale sur l’épanouissement. J’ai également parlé avec Lígia Carolina Oliveira-Silva, professeure en psychologie sociale, du travail et des organisations à l’Université fédérale d’Uberlândia. Bien qu’elle n’ait pas participé à cette étude, ses recherches offrent des clés de lecture sur le contexte brésilien et les forces structurelles qui y façonnent les inégalités de bien-être selon le genre.

Leurs réponses montrent à quel point la notion d’épanouissement peut varier selon les pays et les groupes sociaux.

Photo d'une femme et Citation sur un fond bleu foncé :Malgré des niveaux élevés de souffrance psychologique liés aux inégalités de genre, les femmes déclarent un niveau de bien-être égal ou supérieur à celui des hommes. Yukiko Uchida Directrice de l’Institut pour l’avenir des sociétés humaines, Université de Kyoto

Japon

Yukiko Uchida, directrice de l’Institut pour l’avenir des sociétés humaines, Université de Kyoto

De manière générale, les recherches sur le bien-être subjectif au Japon (comme le bonheur et la satisfaction de vie) montrent que les femmes obtiennent des scores légèrement plus élevés que les hommes. Cela reflète un paradoxe souvent observé au Japon : malgré des niveaux élevés de souffrance psychologique liés aux inégalités de genre, les femmes déclarent un niveau de bien-être égal ou supérieur à celui des hommes.

Une des explications possibles est que les déterminants du bien-être diffèrent selon le genre. Le bonheur des hommes semble davantage lié au statut socio-économique, tandis que celui des femmes est plus étroitement connecté à la qualité des relations sociales. Cela résonne avec le contexte culturel japonais, fondé sur l’interdépendance, où le bien-être se base souvent sur des liens sociaux harmonieux et une sensibilité au contexte, plutôt que sur la réussite individuelle.

Une tendance qui émerge et à laquelle, selon moi, les chercheur·es et les journalistes devraient prêter davantage attention, c’est l’évolution d’une génération à l’autre de la relation entre genre et bien-être. Chez les jeunes générations au Japon — celles des 20 et 30 ans — on observe un resserrement des écarts de genre, avec notamment des relations conjugales plus égalitaires. Par contraste, les générations plus âgées (notamment les personnes de 60 ans et plus) restent souvent marquées par des rôles de genre plus traditionnels.

Dans le même temps, on prend conscience de plus en plus que les hommes, en particulier les plus jeunes et ceux d’âge moyen, rencontrent aussi leurs propres difficultés en termes de bien-être. Certaines études indiquent que les hommes dans la trentaine ou la quarantaine déclarent un bien-être plus faible à cause de la pression professionnelle, de l’évolution des attentes liées au genre, et des questionnements identitaires. Je pense qu’il devient essentiel de dépasser les comparaisons binaires entre femmes et hommes, et d’examiner de manière plus nuancée comment le genre et l’âge intéragissent pour façonner le bien-être.

Brésil

Lígia Carolina Oliveira-Silva, professeure en psychologie sociale, du travail et des organisations, Université fédérale d’Uberlândia

L’écart de genre en matière d’épanouissement observé au Brésil trouve ses racines dans une constellation de facteurs structurels et intersectionnels qui affectent de manière disproportionnée la santé mentale des femmes. Un des enjeux centraux est la répartition inégalitaire du travail domestique et du soin non rémunérés, qui repose encore très largement sur les femmes — en particulier les mères — en raison de normes culturelles persistantes et ancrées dans le machisme, et de la valorisation du sacrifice féminin et du dévouement maternel.

Cela limite leur accès au marché du travail et réduit le temps disponible pour prendre soin de soi, se former ou se détendre — des dimensions pourtant centrales dans la conception dominante (et réductrice) du “bien-être” véhiculée par les pays du Nord global. Les inégalités de genre sur le marché de l’emploi aggravent encore ces disparités : les femmes au Brésil font face à des taux de chômage plus élevés, à des écarts de salaire, et à une forte surreprésentation dans les emplois informels et précaires, notamment dans le secteur du travail domestique.

Ces tendances ne sont pas le fruit du hasard. Elles s’inscrivent dans des continuités coloniales et dans une division du travail profondément racialisée et marquée par les rapports de classe, héritée de l’esclavage et perpétuée aujourd’hui par des modèles économiques néolibéraux qui ignorent le travail de soin et la reproduction sociale.

De plus, les femmes brésiliennes vivent dans un contexte de violences de genre extrêmement élevées — le Brésil fait partie des pays avec les taux de féminicide les plus élevés au monde.

Ces réalités affectent tout particulièrement les femmes noires, autochtones et LGBTQIA+, dont les vies sont marquées par la peur, la stigmatisation et l’abandon de l’État.

Les normes institutionnelles et culturelles au sein des organisations brésiliennes jouent aussi un rôle puissant dans le maintien des inégalités. Beaucoup fonctionnent encore selon des logiques managériales eurocentrées et des hiérarchies héritées du colonialisme, qui privilégient la blanchité, la masculinité et l’hétéronormativité. Ces modèles, largement produits dans et par le Nord global, ne prennent pas en compte les formes de bien-être collectives, communautaires, et enracinées dans des points de vue culturels spécifiques.

Dans ce contexte, je pense qu’il est urgent de repenser l’épanouissement depuis une perspective décoloniale. Les femmes avec qui j’ai échangé au Brésil ne cherchent pas l’épanouissement à travers l’accumulation individuelle ou la productivité, mais dans l’interdépendance, la survie culturelle, et une vie digne selon leurs propres termes. Réduire les inégalités de genre en matière d’épanouissement au Brésil exigera donc de profondes transformations sociales, économiques et politiques.

Dans votre communauté : Le bien-être est façonné par la culture et les liens humains — soutenez les initiatives portées par des femmes et ancrées dans des valeurs locales. Au travail : Ne partez pas du principe que tout le monde fonctionne de la même manière. Remettez en question les approches qui ignorent la façon dont le genre, la race, la classe et le soin façonnent les réalités quotidiennes de chacun·e. En politique : Défendez des mesures qui tiennent compte des contextes culturels multiples. “S’épanouir” ne veut pas dire la même chose d’un endroit à l’autre!

Les études du mois

  1. ⛑️ 90 % des organisations féministes venant en aide aux femmes en situation de crise rencontrent des difficultés financières à cause des réductions de l’aide internationale — et la moitié d’entre elles pourraient fermer dans les six prochains mois.
  2. En analysant les données de millions de travailleur·euses en Afrique du Sud, des chercheur·es ont découvert qu’une grande partie des inégalités salariales entre hommes et femmes s’explique par le type d’entreprise dans lequel elles travaillent. Près de la moitié de l’écart salarial est dû au fait que les femmes sont plus nombreuses à travailler dans des entreprises qui rémunèrent moins bien, en moyenne, l’ensemble de leurs employé·es. 
  3. Le tout premier indice britannique sur l’égalité des genres révèle qu’aucune collectivité locale n’a encore atteint la parité.

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