Depuis le 1er juin, les femmes trans n’ont plus le droit de jouer au football féminin en Angleterre. Après une décision de la Cour suprême du Royaume-Uni, qui a statué que la définition du mot “femme” dans l’Equality Act [la loi sur l’égalité] était liée au sexe assigné à la naissance, la Fédération anglaise de football a décidé d’exclure les femmes trans du jeu, du niveau amateur au niveau professionnel. Une interdiction similaire a été mise en place en Écosse.

Des millions de personnes jouent régulièrement au football au Royaume-Uni, et seules 28 d’entre elles sont des femmes trans inscrites dans un club. Quand l’interdiction a été annoncée, ces femmes ont reçu une lettre de la Fédération leur proposant un accompagnement psychologique et les encourageant à se tourner vers d’autres rôles dans le football, par exemple en devenant coach ou arbitres.

Des équipes trans-inclusives s’organisent pour lutter contre cette décision, qu’elles voient comme un écho à l’interdiction imposée à toutes les femmes de jouer au football entre 1921 et 1971. Le jour de l’entrée en vigueur de l’interdiction des joueuses trans, l’équipe communautaire Goal Diggers FC a organisé “Let the Dolls Play”, un tournoi inclusif pour protester la décision. L’équipe des Goal Diggers s’est retirée des ligues affiliées à la Fédération de football afin de permettre aux footballeuses trans de continuer à jouer.

En marge du tournoi, j’ai discuté avec Billie Sky, 28 ans, et Paula Griffin, 60 ans, de ce que représente le football pour elles, et de l’impact que cette interdiction aura sur leur vie. Les conversations ont été éditées par soucis de brièveté et de clarté.

« Pas de Terfs [féministes trans-exclusives] sur notre terrain ». Photo par Megan Clement.

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Billie Sky

J’ai toujours été une fan de foot. Quand j’ai commencé ma transition, je traversais une période très difficile. J’étais assez déprimée et je ne savais pas comment m’intégrer, ni où trouver ma place. Une amie à moi, une femme cis, m’a proposé de venir jouer au foot. Je suis allée à un entraînement, et j’ai été bouleversée par le soutien et l’accueil chez Goal Diggers. Tout le monde avait sincèrement envie que je sois là, et elles étaient heureuses de m’accueillir. À partir de là, j’ai joué 100 fois par an, entraînements compris. Le foot a changé ma vie. C’est devenu une partie de mon identité. Et évidemment, aujourd’hui, une partie de ça m’a été retirée.

Goal Diggers joue dans des ligues non affiliées, donc pour l’instant je peux encore y participer. Mon autre équipe, plus professionnelle, c’est les London Galaxy. Elles jouent en huitième division du football féminin. Elles viennent de monter en septième division, et je n’ai plus le droit de jouer avec elles. Je ne vais pas prétendre que j’étais une star du championnat, mais c’était une expérience incroyable de jouer et d’en faire partie. C’est dur de voir cette histoire se terminer pour moi, alors que j’ai contribué à cette montée en championnat.

Je pense que le fait de jouer au foot m’a vraiment permis de voir la féminité autrement. Les femmes qui jouent au foot représente un éventail tellement large de la féminité. On a des femmes hétéros, des femmes bisexuelles ou lesbiennes. On a des personnes non-binaires ici aussi. On a des gens avec toutes sortes d’expressions de genre. Et ça m’a fait réaliser que je n’ai pas besoin d’agir ou de me comporter d’une certaine façon pour être à ma place.

Photo fournie par Billie Sky

Le football m’a donné un endroit où me sentir à la maison. J’en sors inspirée, je me sens puissante et ça m’encourage à faire des choses que je n’aurais jamais faites autrement. Avant de commencer à jouer, je prenais des antidépresseurs. Et là, j’ai l’impression qu’on m’a retiré une partie de mon filet de sécurité.

Mon rêve, c’était de jouer un jour pour mon équipe préférée. Je ne pense plus que ce soit vraiment possible aujourd’hui. Imaginez vivre avec ce rêve pendant 24 ans sans jamais avoir eu le courage de le poursuivre. Et une fois que vous trouvez enfin cette passion, après des années à vous sentir déconnectée du monde, on vous l’arrache. C’est d’une violence immense. Je me sens un peu perdue. 

Je réfléchis à quitter le Royaume-Uni. L’autre jour, on m’a crié dessus alors que je marchais dans la rue. Je ne sais plus si je suis en sécurité dans ce pays. J’ai peur qu’on suive le même chemin que les États-Unis, ce qui pourrait m’empêcher de quitter le pays ou m’obliger à changer de passeport. Je m’inquiète aussi du risque d’agression sexuelle dans les espaces masculins que je suis censée utiliser maintenant. Parce que ce risque existe aussi, il est bien réel.

En ce moment, je me concentre sur le fait de faire des plans pour assurer ma sécurité. Mais j’essaie aussi de trouver un peu de réconfort, parce que chaque jour est dur en ce moment. Même sortir de chez moi, ce n’est pas facile.

Paula Griffin

J’ai toujours voulu faire du foot depuis l’enfance, mais je me battais déjà avec mon identité de genre à l’époque. Alors le foot s’est mis à faire partie de mon masque. Aux yeux de mes ami·es, j’étais le gars qui jouait au foot. Mais il y a une vingtaine d’années, j’ai arrêté de jouer parce que je n’arrivais plus à aller dans les vestiaires pour me changer. La guerre à l’intérieur de mon corps ne faisait qu’empirer.

[Après ma transition], j’ai découvert Goal Diggers et j’ai été accueillie à bras ouverts. 

J’ai recommencé à jouer, et j’étais tellement en mauvais état que mes jambes ont lâché mais j’ai continué. Et grâce au soutien et à la solidarité de cette communauté, j’ai grandi, à la fois en tant que personne et en tant que joueuse. Aujourd’hui je fais des choses que je n’aurais jamais cru possibles.

Photo fournie par Paula Griffin

Le football masculin est encore bourré d’homophobie, de misogynie et de transphobie. Quand on découvre le football féminin et non-binaire, on entre dans un espace accueillant. On joue parce qu’on aime ça. On ne joue pas pour l’argent, et, bien sûr qu’on veut gagner, mais on veut surtout commencer avec le sourire et finir avec le sourire. On veut simplement profiter du plaisir de jouer. C’est une communauté qui va au delà du terrain.

Quand j’ai reçu [la lettre de la Fédération à propos de l’interdiction], j’ai pleuré. Je n’avais pas pleuré comme ça depuis des années. J’ai pleuré parce que j’avais l’impression de perdre une partie immense de ma vie. Quelque chose qui m’a tant apporté, qui a été tellement important pour moi, et qui m’a permis de grandir. Cette décision ne vient pas des femmes qui jouent au foot amateur. Elle vient d’hommes cis blancs qui dirigent encore ce sport à tous les niveaux.

Le football est un sport d’équipe. Les personnes “critiques du genre” prétendent qu’on impose notre présence dans le sport. Mais si des joueuses ne veulent pas jouer avec moi, elles ne joueront pas avec moi. Ces personnes sont mes coéquipier·es, ce sont mes ami·es. Pendant tout le temps où j’ai joué, je n’ai entendu qu’un seul commentaire transphobe – qui ne m’était même pas adressé – et il venait d’un entraîneur homme sur la ligne de touche. Je joue avec et contre beaucoup de personnes, et elles sont toujours incroyablement accueillantes.

Tout ça me fait peur, pour être honnête. J’ai envisagé de quitter le pays. Mais quand je regarde autour de moi, cette communauté à laquelle j’appartiens, je vois toujours mes ami·es, et je ne pourrais pas… Chaque instant me manquerait. C’est une partie essentielle de ma vie, une partie que j’ai appris à aimer profondément. Aujourd’hui, on fait ça pour notre communauté, pour créer du lien, pour montrer notre force et notre solidarité pour dire : “On est là, on joue aux côtés de nos ami·es. Nous sommes des footballeuses, nous sommes des femmes. »

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