Quand il ne reste rien d’autre, il faut hurler. Le silence est un véritable crime contre l’espèce humaine. Nadejda Mandelstam, Contre tout espoir
« Cela commença le 22 juillet 1942 », commence par écrire la philosophe Hannah Arendt dans Aufbau, un hebdomadaire créé par des immigré·e·s juif·ve·s allemand·e·s à New York. « Ce jour-là, le président du “Conseil juif”, l’ingénieur [Adam] Czerniaków, se suicida car la Gestapo avait exigé qu’il fournisse chaque jour six à dix mille personnes à déporter. Il y avait un demi-million de Juifs dans le ghetto et la Gestapo avait peur d’une résistance armée ou passive. Rien de tel ne s’est produit. Vingt à quarante mille Juifs se sont portés volontaires pour être expulsés, ignorant les dépliants distribués par le mouvement clandestin polonais les mettant en garde contre cette mesure. La population était “prise entre la peur et un espoir fiévreux”. Certains espéraient que “évacuation” signifiait uniquement une réinstallation, d’autres que de telles mesures ne les affecteraient pas. Certains craignaient que la résistance n’entraîne une mort certaine ; d’autres que la résistance ne soit suivie d’une exécution massive du ghetto ; et comme l’opinion juive en général était contre la résistance et préférait les illusions, les rares qui voulaient se battre ont hésité à assumer cette responsabilité. Les Allemands ont fait un usage méticuleux de l’espoir et de la peur. »
Arendt raconte cette histoire afin d’expliquer pourquoi les enfermé·e·s du ghetto ont compris que « la résistance armée était la seule issue morale et politique » uniquement lorsqu’ils ont abandonné toute forme d’optimisme. La chercheuse Samantha Rose Hill (qui a cité ce passage dans Quand l’espoir est un obstacle écrit pour Aenon) précise les propos de la philosophe. « Pour Hannah Arendt, l’espoir est un dangereux obstacle à une action courageuse. Dans les temps sombres, le miracle qui sauve le monde est d’agir. »

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L’espoir considéré comme « dangereux obstacle » n’est pas sans rappeler « l’optimisme cruel » de Lauren Berlant, décédée il y a peu. « “L’optimisme cruel” désigne une relation d’attachement à des conditions de possibilité compromises. L’optimisme cruel est la condition de maintenir par avance un attachement à un objet problématique de sa perte. » Le « cruel optimisme », c’est un rêve américain, la possibilité de devenir riche uniquement à force de dur labeur, c’est un ascenseur social qui fonctionne. Le « cruel optimisme », pour Lauren Berlant, est une politique de génie. On fait croire que quelque chose est possible tout en sachant pertinemment que ce n’est pas le cas. Il s’agit de la conjugaison d’un rêve magistral, de la mise en place de stratégies concrètes pour y arriver et l’omission inconsciente (ou consciente) qu’il existe des systèmes, des institutions qui empêchent l’avènement de ce rêve.
L’optimisme et l’espoir, nous disent Arendt et Berlant, sont des instruments politiques pour enfermer la société dans une forme d’immobilisme, de léthargie intellectuelle. Que faire devant l’inutilité apparente de l’optimisme ? Sommes-nous condamné·e·s à embrasser une forme de paralysie fataliste ?


Pensez à la natalité, répond Arendt dans La Condition humaine. « Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, “naturelle”, c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’êtres humains nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau, l’action dont ils sont capables par droit de naissance. » En proposant le concept de « natalité », au sens de « commencement » ou « naissance », Arendt affirme que la capacité d’agir est inhérente au fait de naître, et donc à la condition humaine. « Seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance, ces deux caractéristiques essentielles de l’existence que l’Antiquité grecque a complètement méconnues, écartant la foi jurée où elle voyait une vertu fort rare et négligeable, et rangeant l’espérance au nombre des illusions pernicieuses de la boîte de Pandore. »
La léthargie induite par l’optimisme cruel, par l’espoir du « bientôt ce problème ne sera plus le mien » voit sa fin dans le commencement même. « Naître » est une réponse à la léthargie, dans l’action. Faire, au lieu d’espérer.
* L’essai Human Condition a été publié en 1958, le titre La Condition humaine n’est pas celui choisi pour sa traduction française. Pour une raison que j’ignore (l’ouvrage de Malraux, La Condition humaine paraît en 1972), il est traduit en français sous le titre de La Condition de l’homme moderne.