La semaine dernière cela faisait cinq ans que j’écrivais la newsletter Les Glorieuses pour la première fois. De mémoire, en cinq ans, j’ai cité deux hommes – James Baldwin sur le privilège de se connaître soi-même et, plus récemment, Camus sur le courage de l’équilibre radical. Si je ne cite pas (ou très peu) d’hommes, ce n’est pas par coquetterie féministe mais parce que je pense sincèrement qu’ils n’ont rien d’intéressant à dire sur la condition des femmes et notre révolution à venir.
Tout part de quelques lignes du dernier livre d’Alice Coffin, Le Génie lesbien. Elle y affirme « ne plus lire de livres écrits par des hommes, regarder de films réalisés par des hommes, ne plus écouter de musique composée par des hommes ». Et les réactions sont assez surprenantes.
Plutôt que d’essayer de comprendre les raisons qui amènent une femme à se passer de l’analyse et de l’imaginaire des hommes, certain.e.s ont cru bon de s’insurger contre ce choix. (Lire le très bon résumé de la polémique sur terrafemina.) Les termes de « sectaire » ou encore « essentialiste » ont été utilisés lors du cyberharcèlement de l’autrice et conseillère de Paris.
Car si les femmes qui lisent sont dangereuses, les femmes qui lisent des femmes sont menaçantes.
Et on revient de loin. Nous sommes passées de la catégorie de population qu’on tentait de garder analphabète à 70 % des lect.eur.rice.s en France. Et oui. Avant d’essayer de nous empêcher de lire des ouvrages écrits par des femmes, on a bien entendu essayé de nous empêcher de lire tout court. En 1801, un certain Sylvain Maréchal a publié un « essai », Projet d’une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes pour dénoncer les effets négatifs de la lecture pour les femmes. Certains médecins affirmaient ainsi que la lecture pouvait déclencher des maladies comme l’hystérie ou des comportements déviants comme l’adultère (Isabelle Matamoros, « Lectrices et lecture féminine en Europe », Encyclopédie pour une histoire nouvelle de l’Europe, 2016).
Les femmes doivent lire des livres écrits par des femmes. Pas parce que ces livres sont nécessairement mieux écrits. Ni parce qu’il faut soutenir financièrement les autrices (elles ne touchent presque rien). Mais parce que nous devons investir notre imaginaire d’analyses de femmes. En effet, l’essence même d’un changement de société réside dans la capacité de quelques-unes à imaginer le monde d’après.
Une photo de ma bibliothèque.
Les écrits des femmes permettent d’interroger les éléments du monde qui nous entoure : ses valeurs, ses relations, ses besoins. Tout ce que nous considérions jusqu’alors comme évident. Nous nous battons pour un idéal réaliste, une société égalitaire entre les femmes et les hommes. Mais à quoi ressemble cette société ? Sans idéal, nous marchons sans but. Et c’est ce chemin que les autrices dessinent.
Aujourd’hui, nous revendiquons le droit à choisir nos ouvrages et c’est tout le propos d’Alice Coffin. Comme l’explique la journaliste Rokhaya Diallo sur LCI, « Tout au long de sa vie, elle a eu accès à des créations masculines et, d’une certaine manière pour équilibrer cette surreprésentation, elle a décidé de consacrer son espace mental à des créations qui sont produites par des femmes. » C’est un équilibre. Et pas que. La journaliste ajoute que « l’art est une extension de l’imaginaire masculin ». Et c’est pour ça qu’une femme qui lie des femmes est menaçante. Il ne s’agit plus d’un livre, c’est tout un imaginaire qu’elle rejette. Un imaginaire dans lequel elle est décrite comme faible, comme désirable, comme « à sauver ». Un imaginaire où elle est toujours décrite sous le prisme du regard masculin et des valeurs patriarcales. C’est cet imaginaire qui aujourd’hui est rejeté par les femmes. Pas parce qu’elles ne s’intéressent pas au ressenti des hommes mais parce que le regard des femmes a été invisibilisé pendant tant d’années.
Et pour cause, qu’est-ce qu’une femme sans le regard d’un homme ? Une femme émancipée des valeurs d’une société où elles sont dominées. Qu’est-ce qu’un imaginaire sans valeurs patriarcales ? Notre utopie féministe. Bref, lisez des femmes. Surtout des femmes racisées. Surtout des lesbiennes.