Vous êtes une femme cisgenre et vous prenez un antipsychotique, un antihistaminique, ou un médicament pour le coeur ? Il y a de fortes chances que ce médicament ne soit pas toujours efficace. Je m’explique.
Les maladies cardio-vasculaires sont la première cause de mortalité chez les femmes en France. Une de leurs causes, l’hypertension artérielle, est en forte hausse chez les femmes et notamment les femmes âgées et d’origine afro-américaine. Et l’une des raisons principales est l’existence d’un environnement pharmaceutique sexiste.
Si on en croit la Fédération française de cardiologie, les femmes sont de
plus en plus touchées par les maladies cardio-vasculaires à cause de leur mode de vie. Sa Présidente l’expose en ces termes : « cette progression est liée à l’évolution de leur mode de vie depuis trente ans. En vivant au même rythme que les hommes (sic) , elles en ont adopté les mêmes mauvaises habitudes d’hygiène de vie : tabac, stress, manque d’activiste physique, alimentation peu équilibrée » (Le Figaro). Au-delà de ne pas être exhaustive, cette cause sous-entend qu’avant, au bon vieux temps, lorsque les femmes ne travaillaient pas – lorsqu’elles avaient la chance de pouvoir être uniquement mères au foyer – il y avait zero stress puisqu’elles passaient leur journée à gambader dans les champs avec leurs 26 enfants. Primo, seules les femmes bourgeoises pouvaient l’être, les autres travaillaient. Deusio, les femmes au foyer – de par la nature de leur activité (tous les jours de l’année, toutes les heures de la journée) tout en étant non rémunérées, non reconnues par la société, non gratifiées – ne sont pas les personnes les moins stressées de notre société.
Oui, une des raisons pour lesquelles les femmes ont plus de maladies cardio-vasculaires est l’évolution de facteurs exogènes. Mais ce n’est pas si simple que ça. Les maladies cardio-vasculaires tuent plus de 16 femmes par minute dans le monde car la norme médicale est un homme de 70kg.

Selon Caroline Criado Perez, tout commence avec la formation. « Historiquement, on a supposé qu’il n’existait aucune différence fondamentale entre les corps des hommes et des femmes, à part leur taille et leur fonction de reproduction, et donc, pendant des années, la formation médicale a été axée sur la ‘norme’ masculine. » En résumé, tout ce qui ne ressemblait pas à un homme de 70kg « était qualifié d’ ‘atypique’ ou d’ ‘anormal’ ». L’autrice ajoute que lorsque les femmes sont mentionnées dans les manuels d’enseignement, elles sont enseignées comme étant une variation du standard, de la norme, de l’homme pesant 70kg (Invisible women -exposing data Dias in a world designed for men). Sauf que les hommes et les femmes sont différent·e·s et ne pas étudier ces différences est dangereux. Les femmes ne sont pas seulement en moyenne plus petites ou plus légères que les hommes. Leurs cellules sont différentes, leurs hormones sont différentes. Et ces différences ne sont pas prises en compte, ou trop peu, lors de la création de médicaments.
Vous êtes une femme et vous prenez un antipsychotique, un antihistaminique, ou un médicament pour le coeur ? Il y a de fortes chances que ce médicament ne soit pas toujours efficace. On y revient, les raisons sont les suivantes.
Les femmes ne sont pas seulement écartées des livres d’apprentissage mais aussi des essais cliniques. Caroline Criado Perez montre que les femmes sont largement sous-représentées parmi les participantes aux études sur les maladies cardio-vasculaires. Elle donne un exemple parlant : les femmes ont représenté 25% des participant·e·s aux 21 essais cliniques majeurs sur les insuffisances cardiaques congestives qui ont eu lieu entre 1987 et 2012 (Cristiana Vitale et al 2017 ‘Underrepresentation of elderly and women in clinical trials », International Journal of Cardiology, 232, 216-221.). Les raisons évoquées sont facilement compréhensibles : les femmes ont moins de temps du fait de la charge mentale, du fait qu’elles s’occupent davantage des tâches ménagères. Mais ces raisons ne peuvent être
considérées comme suffisantes pour ne pas les inclure.

Le problème ne s’arrête pas là. Lorsque les femmes sont inclues dans les essais cliniques, on leur demande d’être au début de leur phase folliculaire. Oui, cette fameuse phase où les hormones sont les plus proches des hormones « normales ». Pardon je me suis trompée d’adjectif, cette fameuse phase où les hormones sont les plus proches des hormones « masculines ». En effet, « lorsque les femmes participent à des essais, elles ont tendance à être testées au début de la phase folliculaire de leur cycle menstruel, lorsque les niveaux d’hormones sont au plus bas – c’est-à-dire lorsqu’elles ressemblent superficiellement à la plupart des hommes. L’idée est de ‘minimiser les impacts possibles de l’œstradiol et de la progestérone sur les résultats de l’étude’ » .
Sauf que, manque de chance, les personnes menstruées ne sont pas toujours au stade folliculaire lorsqu’elles prennent des médicaments. Par conséquent les femmes prennent des médicaments qui ne sont pas adaptés à l’évolution de leur taux hormonal. L’efficacité de ces médicaments varie ainsi en fonction du cycle menstruel mais aussi en fonction de l’âge de la personne. Une femme ménopausée ne va pas répondre de la même manière qu’une femme menstruée.
Certains essais cliniques incluent les femmes je vous rassure, tout n’est pas perdu. Mais les membres de l’équipe de recherche « omettent » de séparer les données des hommes de celles des femmes. C’est un vrai problème. Comme le dirait Jeffrey Mogil, neuro-scientifique à l’Université McGill : « Ce n’est pas seulement scientifiquement idiot et un gaspillage d’argent, c’est aussi une question d’éthique ».

Que trouve-t-on lorsqu’on dissocie les données selon le sexe ? Que les médicaments ne sont pas efficaces de la même manière. Ainsi, les médicaments couramment utilisés pour l’hypertension sont moins efficaces chez les femmes que chez les hommes. « Pour les femmes, les médicaments pour la tension artérielle (développés avec des sujets masculins) ne fonctionnent pas aussi efficacement, mais un entraînement contre résistance pourrait bien faire l’affaire, suppose Criado Perez. Sauf que nous ne pouvons le confirmer parce que toutes les études ont été faites sur des hommes. » Est donc d’emblée écartée la population la plus à risque : les femmes âgées de plus de 80 ans. Comme
le précise une étude genevoise, les maladies cardio-vasculaires dans cette tranche de la population est en constante augmentation, trois femmes sur 4 sont touchées et reçoivent aujourd’hui un traitement insuffisant et inadapté car les données des femmes ne sont pas distinguées de celles des hommes. C’est le cas aussi des femmes qui prennent une contraception hormonale. L’étude genévoise rappelle ainsi que les progestagènes synthétiques ne sont pas capables pas de compenser les effets de la progestérone naturelle et entraînent donc prise de poids et augmentation de la pression artérielle.
Si tous les médicaments n’ont pas été testés d’un point de vue genré, « jusqu’à présent, des effets sur le cycle menstruel ont été observés pour les antipsychotiques, les antihistaminiques, les traitements antibiotiques et les médicaments pour le cœur ». Il existe un chantier sexiste à dépoussiérer : les médicaments. « Les femmes meurent et le monde médical est complice. Il faut qu’il se réveille ». C’est sur ces mots glaçants que l’autrice Caroline Criado Perez conclue son chapitre sur la dangerosité d’écarter les femmes de la recherche médicale et sur les mêmes que je conclurai cette newsletter. « Les femmes meurent et le monde médical est complice. Il faut qu’il se réveille »